LETTRE XXII.

Nous voici arrivés à un groupe de vieux ormes enveloppés de lierre qui se rejoignent par le haut en forme d'ogives et ne laissent pas pénétrer le soleil. Sous cette ombre épaisse cependant fleurissent les syringa et les chèvrefeuilles; les syringa dont les fleurs blanches ont l'odeur de celles de l'oranger; le chèvrefeuille qui s'est emparé de ceux des arbres qui ont été oubliés par le lierre, et qui élève en s'élançant autour d'eux ses fleurs qui exhalent un parfum si doux; le chèvrefeuille est une des plantes qui se plaisent sur les tombeaux; c'est dans les cimetières que l'on rencontre les plus magnifiques. Ou sait l'effet que produit sur la pensée l'encens qu'on brûle dans les églises, pendant que l'orgue remplit la voûte du temple de ses voix puissantes. Il est quelque chose de plus religieux, de plus puissant, de plus solennel que les voix harmonieuses de l'orgue; c'est le silence des tombeaux. Il est un parfum plus enivrant, plus religieux que celui de l'encens; c'est celui des chèvrefeuilles qui croissent sur les tombes sur lesquelles l'herbe a poussé épaisse et drue en même temps et moins vite que l'oubli dans le cœur des vivants.

Quand le soir, au coucher du soleil, seul, dans un cimetière, on commence à frissonner au bruit de ses propres pas; quand on respire cette odeur du chèvrefeuille, il semble que tandis que le corps se transforme et devient les fleurs qui couvrent la tombe, et la pervenche bleue (la violette des morts), et le chèvrefeuille, il semble que l'âme immortelle s'échappe, s'exhale en parfum céleste et remonte au-dessus des nuages.

Beaucoup de poëtes ont parlé des vers qui dévorent les cadavres; c'est une horrible image, horrible surtout pour ceux qui ont livré à la terre des personnes chéries; ce ver de tombeau a été inventé par les poëtes et n'existe que dans leur imagination; les corps de ceux que nous avons aimés ne sont pas exposés à cette insulte et à cette profanation. Des savants, de vrais savants vous diront qu'il n'est pas vrai que la corruption engendre des vers, il faut que certaines mouches aient pondu des œufs d'où les vers doivent sortir, et ces mouches-là ne savent pas percer la terre au delà d'une certaine profondeur.

La vie est bien changée du jour où on a déposé dans la terre le corps d'une personne aimée; que de choses vous inquiètent auxquelles vous n'aviez jamais songé! c'est une image qui ne reste pas toujours à vos côtés, mais qui vous apparaît tout à coup, au moment le plus inattendu, et qui vient vous glacer au milieu d'un plaisir ou d'une fête, qui arrête et tue un sourire qui allait fleurir sur les lèvres. Il ne faut pour l'évoquer et la faire apparaître qu'un mot qui était familier au mort, qu'un son, qu'une voix, qu'un air que l'on chante au loin, et dont le vent vous apporte une bouffée; il ne faut que l'aspect et l'odeur d'une fleur, pour qu'on revoie à l'instant cette triste et chère image, et qu'on ressente au cœur, comme une pointe aiguë, la douleur des adieux et de l'éternelle séparation.