Le travail que nous publions ici sur ces poètes originaux nous vaudra, sans doute, les sympathies des hommes, assez nombreux aujourd’hui, qui placent au dessus de tout, le triomphe du caractère et de l’intelligence. Il est à remarquer que ce travail procède d’un phénomène unique dans les annales littéraires de la France, de la réunion de vingt poètes nés sous le chaume des campagnes ou dans les échoppes des villes. Cette irruption soudaine des classes laborieuses sur le domaine privé de la littérature devait éveiller de puériles susceptibilités, de ridicules jalousies. De là des antipathies calculées et des hostilités ouvertes. La politique elle-même, cette Diane chasseresse des temps modernes, flaira la piste de ces audacieux intrus, et il ne tint pas à elle qu’ils n’aiguisassent quelques bonnes flèches.

Nos Poètes du Peuple, tous imbus du sentiment religieux, sont tous animés d’un esprit de charité universelle. S’il leur arrive parfois de déplorer leurs misères personnelles, ils s’oublient bientôt eux-mêmes pour ne s’occuper que des souffrances de leurs frères; loin de s’emporter contre la rigueur de leur sort, ils se montrent calmes, patients, résignés, parce qu’ils espèrent.

Ce livre offre donc une lecture essentiellement morale; il doit encore exciter l’intérêt par la variété des événements de ces existences semées d’épreuves et d’orages. Le récit est aussi animé par les citations de leurs morceaux de poésies les plus remarquables, et, très souvent, ces citations naissent naturellement du sujet.

En réunissant ici, comme dans un tableau de famille, tous ces poètes naturels des diverses provinces de notre France, nous désirons les unir l’un à l’autre par les liens d’une estime et d’une affection réciproque. Après avoir lu notre livre, quelque distance qui les sépare, ils se connaîtront tous, et ils seront excités par l’exemple à de nouveaux progrès dans le bien.

Nous plaçons cette publication impartiale sous le patronage des hommes nationaux qui sont fiers de toutes les gloires de leur patrie.

LES
POÈTES DU PEUPLE.

CONSTANT HILBEY.
Ouvrier tailleur à Paris.

Constant Hilbey est né à Magny-le-Preulle, petite commune du Calvados, de parents pauvres et honnêtes. Son enfance fut heureuse. Sa mère, qui était une excellente femme plutôt qu’une excellente mère, ne contrariait en rien ses volontés. A six ans, on l’envoya à l’école. Son maître, fort sévère pour ses camarades, était pour lui d’une douceur et d’une bonté sans pareille. Pendant sept ans qu’il fréquenta l’école, il ne reçut pas une seule correction; on ne le mit jamais en pénitence. Il est vrai qu’il apprenait facilement. Mais, né avec un vif sentiment de la liberté, il mettait en usage, auprès de sa mère, mille moyens captieux pour se soustraire à l’étude. On peut même avancer, sans crainte d’être contredit, qu’il s’arrangea de manière à perdre agréablement les quatre cinquièmes d’une période de sept années consécutives. Il se plaisait, surtout, dans ses longues récréations, à exécuter de petits ouvrages manuels de fantaisie qui n’étaient bons à rien. Que de milliers de morceaux de bois, subissant les caprices de son imagination enfantine, durent prendre, sous sa hachette ou sous son rabot, des formes essentiellement hiéroglyphiques!

Lorsque Hilbey eut treize ans, on parla de le retirer de l’école pour lui faire apprendre un métier. Fort affligé de cette nouvelle, son maître offrit de le garder pour rien; mais cette offre fut refusée. Très contrarié lui-même, l’enfant s’attribua spontanément une vocation pour la prêtrise. Le père déclara alors que ses moyens ne lui permettaient pas d’envoyer son fils au séminaire. Admis à choisir parmi les états manuels seulement, Hilbey se prononça pour celui de tourneur. En compagnie de ses parents, il se rendit à Mézidon pour entrer en apprentissage chez un homme de cet état. Ce voyage fut inutile, parce que le tourneur demanda plus d’argent que le père de Hilbey ne pouvait en donner. Celui-ci déclara aussitôt qu’il n’y avait que le métier de tailleur qu’il pût faire apprendre à son fils. Ce ne fut pas sans verser beaucoup de larmes dans le sein de sa mère que l’enfant se décida à obéir.

Hilbey se souvient encore de l’impression pénible que lui causa la vue d’un grand tablier de toile, dans lequel il fut presque littéralement emballé par son patron. Toutes les fois qu’il sortait ou qu’il se trouvait en face de quelque étranger, Hilbey avait grand soin de relever ou d’ôter ce tablier, étant très peu flatté de cet accoutrement, malgré sa spécialité. Ces précautions insolites n’échappaient point à l’œil exercé du patron, qui les regardait comme autant de témoignages flagrants de la haine de Hilbey pour son état.