Au bout de six mois environ, le patron de Hilbey venant à manquer d’ouvrage, envoya celui-ci chez un confrère qui ne devait pas le laisser chômer. Or, ce confrère était un fat de village, qui se mit à déplorer le malheur de Hilbey de ne pas demeurer chez lui, tailleur d’un talent réel, bien que modeste; avant six mois, Hilbey serait devenu assez habile pour aller travailler à Paris. Ces paroles décevantes produisirent le plus grand effet; Hilbey s’ennuyait au village, et Paris, vu de loin, est bien beau, même travesti par une enluminure. Le jeune homme fut enchanté. Il résolut de se brouiller au plus tôt avec son patron et sa femme; ce qui ne devait pas être difficile, grâce à la mésintelligence qui avait constamment régné entre l’apprenti et ses maîtres.

A son retour, Hilbey trouva seule la femme du tailleur. Elle lui parla, comme à l’ordinaire, assez sèchement. Charmante occasion pour Hilbey de répondre avec insolence. Surprise de le voir plus changé, après cette excursion, que le perroquet de Gresset au retour de son voyage avec les dragons, elle le bannit comme un profane. Hilbey se voyait déjà sur la route de Paris. Malheureusement, le mari le fit avertir qu’il ne regardait pas son insolence à l’égard de sa femme comme un crime irrémissible, qu’il était le maître et qu’il le prouvait en lui ordonnant de revenir sur-le-champ.

Il fallut obéir.

Un autre incident rompit l’uniformité de ses deux années d’apprentissage: un jour, la femme de son patron eut, avec une voisine, une discussion qui ne tarda pas à devenir un grave différend. Toutes les ressources de la logique ayant été vainement épuisées par Hilbey pour amener une conciliation, les deux parties en vinrent instinctivement aux mains. Effrayé de ce combat, dont il était le témoin involontaire, Hilbey voulut fuir; mais, pour gagner la porte, il fallait traverser le champ de bataille. En prenant ce parti, il s’exposait à recevoir force horions; il jugea donc plus prudent de sauter par une fenêtre qui se trouvait auprès de lui. Sa patronne se méprit sur la cause de cette évasion et lui cria: «Bon, va chercher du secours.»

Dès qu’il se trouva en pleine campagne, Hilbey délibéra longtemps avec lui-même pour savoir quel était le meilleur parti à prendre, dans cette grave circonstance. Il se décida à ne souffler mot de l’aventure, de peur de scandale, et à profiter de l’occasion pour faire une petite promenade. Ces deux résolutions lui parurent marquées au coin de la sagesse. A son retour, on lui signifia son congé. Ou lui dit, en outre, qu’il y aurait un procès et qu’il y figurerait comme témoin. En effet, l’affaire fut portée à Lisieux; la femme du tailleur se présentait comme partie plaignante. Pour exciter à la fois l’intérêt, la pitié et l’indignation, elle allégua que, au moment où son adversaire l’avait accablée de coups, elle, plaignante, était dans un état de maladie qui la rendait incapable de se défendre. Quand vint l’audition des témoins, le président dit à Hilbey: «Vous, Constant, qui demeuriez chez la femme J....., savez-vous si elle était malade?—Monsieur,» répondit le jeune Normand sans hésiter, «je sais bien qu’elle se plaignait beaucoup, mais je ne sais pas si elle était malade.» Cette distinction imprévue excita une hilarité générale et prolongée. Ce fut là son premier triomphe.

Cependant, chez le tailleur où il apprenait son état, Hilbey avait pour camarade un jeune homme de vingt-cinq ans, qui avait un peu voyagé. Ce camarade, qui avait habité Rouen, lui parlait souvent de spectacle et s’empressait de lui raconter toutes les pièces qu’il avait vues. Ces récits transportaient Hilbey et redoublaient son envie d’aller à la ville. Sa dernière année d’apprentissage expirait; il était libre; mais il eut le bon esprit de comprendre la nécessité d’exercer, pendant quelque temps, sa profession à la campagne, dans diverses localités. C’est ainsi qu’il alla travailler chez plusieurs tailleurs des environs; d’abord à Beuvron, puis à Guéville, à Saint-Pierre-sur-Dives, à Dozulé. Chose assez remarquable, ce fut cette femme qui, éveillant le génie poétique de Hilbey, eut le premier son de sa lyre; son âpre, rude et criard, qui l’aurait peu flattée, sans doute, s’il eût résonné à ses oreilles. En termes plus précis, Hilbey composa une chanson satirique sur cette femme, et se rendit coupable du même méfait à l’égard de plusieurs autres. Nous ferons observer, toutefois, que, dans ces satires, Hilbey s’escrimait seulement contre les vieilles et les laides; les jeunes et les belles glaçaient la verve de ce petit Juvénal de village.

Hilbey ignorait complètement les règles de la versification, mais pour remédier à cette ignorance, il composait ses vers sur un air qu’il connaissait. Il arrivait ainsi à l’emploi assez exact de la rime et de la mesure; circonstance tout en l’honneur de la nécessité, et qui ajoute une preuve nouvelle en faveur du parentage de la musique et de la poésie.

Il tomba, un jour, entre ses mains, des vers de Voltaire contre les prêtres. Hilbey fut enchanté de leur rhythme, et comme, selon toute apparence, ses parents l’avaient élevé dans l’indifférence religieuse, il prisa fort les impiétés et les sarcasmes dirigés contre la religion, et il résolut de faire aussi des pièces de vers sur un sujet si plaisant.

C’était ordinairement à la veillée que Hilbey récitait ses pièces de vers à ses camarades, qui les trouvaient admirables. Quand il voulait produire un effet extraordinaire, il illustrait les scènes qu’il décrivait, en joignant la pantomime à la déclamation.

Pauvre jeune homme! tu ne pouvais leur dire qu’un souffle pestilentiel avait passé sur ta vive imagination, car tu l’ignorais toi-même; et l’homicide moral que tu commettais si souvent, tu n’en avais pas conscience! O dix-neuvième siècle! si vain et si bavard, pourquoi dans tes écoles primaires n’enseignes-tu pas la religion assez à fond pour prémunir la jeunesse aveugle contre les sophismes et les froides bouffonneries de l’impiété?