Enfin Hilbey quitta la campagne pour le Hâvre. Arrivé dans cette ville, mille impressions nouvelles agirent sur lui. La plus vive fut celle qu’il reçut au théâtre. Il n’eut que deux craintes: l’une de ne pouvoir demeurer à la ville toute sa vie; l’autre de ne pas gagner assez d’argent pour aller au spectacle.
Cependant Hilbey versifiait de plus belle, et, comme on n’est jamais auteur impunément, il pensa à publier ses œuvres, c’est à dire ses satires et ses chansons. Il alla donc trouver un éditeur, M. Morlent. Malheureusement la première pièce du recueil contenait une grosse faute de français; on y lisait:
A Mesdemoiselles *** qui m’avaient invité à aller chez EUX.
M. Morlent n’en lut pas davantage; il dit au jeune auteur qu’il ferait mieux d’aller à Paris, parce que, ajouta-t-il, en employant le langage commercial du lieu, le Hâvre n’offrait pas assez de débouchés. Hilbey prit ce conseil au sérieux. Comme il faisait ses préparatifs de voyage pour Paris, quelqu’un vint le prévenir, qu’un M. Andrieu, professeur de langues, avait vu de ses vers chez un tailleur, et qu’il désirait lui parler. Hilbey courut en toute hâte chez M. Andrieu. Or, voici à peu près ce que lui dit ce professeur: «J’ai vu des vers de votre façon qui sont pleins de fautes, mais aussi pleins d’esprit, et, avec des leçons, je suis convaincu que vous feriez quelque chose de bien.»
Que ses vers fussent pleins d’esprit, Hilbey le crut sans peine; mais qu’ils fussent pleins de fautes, ce fut pour lui une nouvelle aussi surprenante qu’imprévue. A quoi se réduisaient donc les mille et une louanges qu’ils lui avaient values? Bientôt revenu du léger abattement que lui avait causé cette fâcheuse nouvelle, il ne songea plus qu’aux moyens de s’instruire. M. Andrieu ne demandait pas mieux que de lui donner des leçons, au prix modique de cinq francs par mois; mais Hilbey ne croyait pas gagner déjà trop pour se nourrir, s’entretenir et aller au spectacle, justifiant ainsi, sans s’en douter, la justesse de ce vers d’un poète latin: Scire volunt omnes, mercedem solvere nemo[A]. Tout devait céder à son extrême désir de devenir auteur: le soir, au lieu d’aller souper à l’auberge, il achetait un pain de deux sous qu’il mangeait dans sa chambre. Il lui arriva même plus d’une fois de dîner de la même manière. Grâce à ce triste régime, il parvint à économiser les cinq francs qu’on lui demandait pour l’instruire. Les progrès de Hilbey furent rapides avec M. Andrieu, poète lui-même, et qui avait pris en amitié le jeune tailleur. Grâce aux leçons assidues et zélées du professeur et à un traité de versification qu’il avait donné à Hilbey, celui-ci parvint assez promptement à faire des vers sans trop de fautes. La confiance lui vint avec le savoir, et, quand il eut rimé une pièce de vers, il alla la montrer à M. Andrieu, qui, tout émerveillé, parla de suite de la faire imprimer dans la Revue du Hâvre.
Hilbey fut enchanté. M. Andrieu composa un article en prose, qui devait servir de préambule à cette pièce de vers. Le rédacteur de la revue était précisément le même M. Morlent, qui lui avait conseillé naguère d’aller à Paris. M. Morlent trouva les vers très bien, et se souvint très bien, aussi, de la grosse faute de français de Hilbey—chez eux—qui lui avait valu sa moquerie.
L’apparition de ce morceau et l’insertion de plusieurs autres fragments poétiques de Hilbey dans la Revue du Hâvre attirèrent l’attention sur lui. Un jeune poète de Paris, qui passait alors par le Hâvre, lui adressa des vers dans le journal et lui donna mille marques d’intérêt. Cependant Hilbey travaillait toujours à sa comédie, et M. Morlent l’engageait à la terminer pour la faire jouer. Cet homme bienveillant, recommandable à la fois par les qualités de l’esprit et du cœur, lui conseilla de composer quelques pièces de vers pour les ajouter à celles qu’il avait déjà, lui promettant de les éditer. Hilbey promit d’abord de suivre ce conseil, puis il se ravisa, s’étant rappelé un autre conseil que lui avait antérieurement donné le même M. Morlent: le conseil d’aller à Paris. Cependant il ne put exécuter ce projet immédiatement, sa comédie n’étant pas achevée, et il comptait beaucoup sur elle pour s’ouvrir la carrière des lettres.
Il quitta le Hâvre par une circonstance fortuite mais décisive: le manque d’ouvrage. C’était dans la mauvaise saison. Un tailleur de Fécamp se trouva, un jour, dans l’auberge où mangeait Hilbey. Il était venu au Hâvre pour se procurer un ouvrier; il proposa au jeune homme de l’emmener avec lui. Hilbey accepta, et, le lendemain, il partit pour Fécamp, avec son nouveau patron, se promettant bien de ne pas rester longtemps dans cette petite ville, qui ne pourrait rien offrir à ses goûts nouveaux; petite ville sans théâtre, sans journaux, sans littérature, et qui, peut-être, ne se douterait pas du bonheur de posséder dans ses murs, un poète fort connu...... au Hâvre.
Là, pourtant, sortie d’une famille honnête et aisée, vivait une jeune fille du plus heureux naturel, aimable, spirituelle, gracieuse, qui devait pousser Hilbey sur la scène du monde. Née quarante ou cinquante ans plus tôt, elle eût passé tranquillement ses jours dans une bonne ferme de la Normandie ou dans un comptoir de Caen ou du Hâvre. Le progrès si vanté du siècle devait lui faire une autre destinée. Hilbey l’appelle Séraphie dans ses poésies, et c’est d’elle qu’il a dit:
Jusqu’à ce jour l’insouciance
A marqué tes joyeux instants;
Vers et romans, tendre science,
Ont été tes seuls passe-temps.