Cependant Eugène lisait et relisait les quelques livres que sa mère lui achetait du fruit de ses privations. Mais ces livres ne suffisaient pas à la soif d’apprendre qui le dévorait, et ils ne répondaient pas, d’ailleurs, au dessein qu’il avait secrètement formé de retirer sa famille des limbes de la plus profonde misère. Il commençait à s’impatienter lorsque sa mère lui annonça qu’elle le mènerait chez un monsieur bien bon et bien savant, qui pourrait le guider dans ses études. Ce guide bienveillant était M. Jacotot, l’auteur de l’enseignement universel.
A la vue du jeune Orrit, dont la physionomie rayonnait de modestie, de candeur et d’intelligence, M. Jacotot se recueillit un moment, puis il lui demanda ce qu’il désirait apprendre. «Tout,» répondit naïvement l’enfant.—«Très bien, répondit en riant l’apôtre de l’enseignement universel, mais d’abord?
—D’abord les langues, répliqua Eugène.»
M. Jacotot prit alors un Télémaque français et anglais, lui adressa quelques paroles obligeantes et convint avec madame Orrit d’un jour de la semaine où son nouveau disciple lui apporterait son travail hebdomadaire.
A chaque visite, M. Jacotot exprimait son admiration: «C’est un enfant fait pour arriver à tout,» s’écriait-il dans son enthousiasme. Malheureusement, un événement imprévu força M. Jacotot à s’éloigner de Paris. Le pauvre Orrit se trouva donc abandonné à lui-même comme auparavant. Outre les quelques leçons de M. Jacotot, il puisa encore quelque instruction aux cours d’anglais du professeur Johnson.
Ses études personnelles firent plus que tous les préceptes de la science. A dix-sept ans il présenta à ses parents un manuscrit assez volumineux; c’était le recueil de ses premières poésies. Sa famille n’avait pas d’argent pour le faire imprimer, mais M. Orrit, le père, que la misère avait contraint, après avoir connu des jours meilleurs, à se faire à quarante ans, apprenti compositeur d’imprimerie, composa la plus grande partie de ces poésies, et son fils entra lui-même comme correcteur chez MM. Fain et Thunot, où travaille encore en la même qualité son jeune frère.
A ne considérer que superficiellement les poèmes d’Orrit, on pourrait croire qu’ils n’ont entre eux aucun lien de parenté; que, productions isolées, ils ont été créés d’éléments différents et qu’ils offrent autant de compositions individuelles. Il n’en est point ainsi: malgré une diversité apparente, l’idée mère de chaque pièce provient d’une source unique, d’un sentiment unique, celui que font naître l’isolement et la solitude.
Dans le recueil qu’il publia en 1841, l’auteur divise ses poésies en trois livres: le premier ayant pour titre principal Idéal; le second, Solitude; le troisième, Sympathie. On trouve déjà dans ce recueil la touche d’un grand peintre, et d’un peintre parfois d’une originalité sublime. Quoi de plus saisissant et de plus profondément senti, même dans Young et dans Bossuet que cette pièce de vers intitulée Pensée de la mort! Comme le poète sait s’emparer de vous tout d’un coup par cette brusque et solennelle entrée en matière!
Il viendra ce moment dont la seule pensée
Fait courir un frisson dans ton âme oppressée;
Il viendra ce moment;
Et tu ne seras plus qu’une dépouille humaine,
Ton regard sera mort, ta lèvre sans haleine,
Ton cœur sans battement.
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
Hélas! tu ne peux pas, poète, avec la foule,
Oublier en chantant le sable qui s’écoule,
Le vide de la mort;
Et tu te sens pâlir, si la cloche réclame,
Et devant le néant tremble comme une femme,
Quand tu te croyais fort.