Ce n’est rien, cependant, mais à l’heure suprême,
Ne pouvoir même pas lancer un anathème,
Ou bénir, confiant!
Espace, éternité, grandes mers inconnues!
On appelait le jour, les ombres sont venues;
Il n’est plus d’Orient.
Le doute désolé est suivi de son fidèle compagnon, le désespoir, qui se montre à la fin de la pièce, dans ces strophes fatidiques:
Et l’ange de la mort montant le coursier pâle,
Sans cesse, pour remplir sa mission fatale,
Saisit ses traits puissants;
Et, tombés dans la nuit, encor loin de l’aurore,
Nous nous sentons au cœur la flèche qui dévore
La sève de nos ans.
Sachons mourir alors, cohorte décimée,
Comme stupidement sait mourir une armée,
Hochet d’illustres jeux;
Feuillage desséché de la forêt humaine,
Que le vent des combats à chaque souffle entraîne
Et jette au sol fangeux!
Froids philosophes du XVIIIᵉ siècle et toi sceptique et passionné Byron, n’êtes-vous pour rien dans cette lente décomposition d’une imagination puissante, ballottée en sens contraire par les sophismes de l’incrédulité et les vérités de la foi! Et puis les utopies d’ordre social et gouvernemental trouvaient accès dans cette tête ardente qui voulait tout connaître et tout expliquer. Aussi, quand la journée de l’ouvrier typographe était terminée, avec quelle impétuosité l’âme de l’homme intellectuel, tenue à la cape forcément s’élançait-elle, après avoir levé l’ancre, sur les mers infinies de la pensée! C’est là, peut-être, la clef du titre énigmatique de son livre: Soirs d’orage. Soirs d’orage, en effet, quand, faute de temps, faute d’examen suffisant, mille questions restaient pendantes! Et, pourtant, que d’efforts souvent stériles! que d’hypothèses s’entre-dévorant! que de tristesses et que de larmes! que de contradictions et quelles inconséquences! et, parfois aussi, quelle naïveté enfantine! Aussi, dès son point de départ, dans sa première pièce, Vocation, en présence des maux de la vie dont son âme est saturée, il doute de la bonté de Dieu, et aucun argument ne saurait mieux la lui démontrer que s’il vit assez longtemps pour mettre la dernière main à son œuvre de poésie.
Poésie! Oh! ce nom, c’est l’éternel murmure
Qui me parle au milieu des voix de la nature
A toute heure, en tout lieu;
C’est le rayon du ciel dont un front se colore,
C’est la voix dont l’accent prophétique et sonore
Seul me révèle Dieu!
Seigneur, pardonne-moi si mon âme attristée
De doutes dévorants sans cesse tourmentée,
A méconnu la foi:
Hélas! sans nul soutien, égarée en ce monde,
N’osant se l’avouer, cette âme vagabonde
Ne demandait que toi.
Je t’obéis, mon Dieu! tu m’as montré la voie;
L’abondante moisson de douleur et de joie
Verdit sur mon chemin;
D’autres refuseraient cette récolte amère!
Moi j’ose l’implorer et, dans ma veille austère,
J’attends mon lendemain.
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
A celui qui s’égare au fond d’un labyrinthe,
Et, le cœur oppressé d’une éternelle plainte,
Cherche votre sentier,
Montrez un peu de gloire autour de son suaire:
Que la mourante main du pauvre statuaire
Laisse un beau marbre entier!
O mon souverain maître, un temps laissez-moi vivre:
Je ne demande pas qu’un doux poison enivre
L’ennui de ma douleur;
Ce poison de l’encens que mesure au poète
L’insensible ironie, en détournant la tête,
Avec un ris moqueur;
Mais je demande à voir l’image de mon rêve,
A contempler enfin cette œuvre que j’élève,
Œuvre de mon amour,
Palpitante d’une âme en ses flancs recélée,
Mystérieuse aussi comme une Isis voilée
A l’éclat du grand jour!
Ainsi je pourrai croire en ta bonté suprême
Et briser pour jamais la corde du blasphème,
De mes doutes vainqueur;
Et qu’alors je renaisse ou que bientôt j’expire,
Vers toi s’élèvera tout accord de ma lyre,
Toute voix de mon cœur!