C’est vers cette époque mémorable que Tampucci publia un recueil de poésies écrites sous des influences diverses. Il en fit paraître une seconde édition, augmentée de plusieurs pièces inédites. L’auteur avoue lui-même qu’elles n’ont pas été assez travaillées et ne les livre que comme des ébauches imparfaites. C’est peut-être trop de modestie. Bien qu’on puisse leur reprocher des négligences, des incorrections, et quelques autres défauts d’un ordre très secondaire, leur ton général est vrai et décèle le poète. On peut se former une idée de la manière de M. Tampucci en lisant les fragments suivants:

Oh! qui ne l’a jamais fait ce sublime rêve
Qui commence ici-bas et dans les cieux s’achève:
Etre républicain! ne voir autour de soi
Que des frères! jamais, en coudoyant un roi,
Ne salir en passant sa robe plébéienne!
Nourrissant des vertus son âme citoyenne,
Marcher, le front levé, l’abaissant nulle part
Que devant la loi sainte ou celui d’un vieillard,
Qui, de cheveux blanchis couronné, vous rappelle
Votre père endormi dans la nuit éternelle!
Repoussant loin de soi tout éclat faux et vain,
N’estimer que l’honneur et les talents; enfin,
N’adorer dans son cœur qu’une idole chérie,
La liberté! n’avoir qu’un amour, la patrie!

Folles illusions! cherchez! fouillez encor
Dans les âmes; hélas! vous y verrez que l’or,
Un titre, des honneurs, en maîtres tyranniques
Veut changer ces tribuns de vaines républiques.
Eh! qu’importe le nom: roi, consul, empereur,
Si les peuples trompés doivent avec horreur
Lisant leurs noms inscrits aux fastes de l’histoire
De ces traîtres un jour exécrer la mémoire!
Ah! déchirez, enfin, ce lugubre bandeau,
Qui cache à vos regards l’horizon pur et beau,
Peuples! Eh quoi! rongés de guerres intestines,
Ne voulez-vous toujours qu’adorer des ruines?
Voulez-vous renverser l’arbre de liberté,
Que sur vos frères morts vous avez replanté?
Déplorables débats! la terre est encor molle,
Qui couvre les débris des campagnes d’Arcole;
Le sol mal affermi tremble encor sous vos pas;
Et vous, qui n’écoutez, du milieu des combats,
Que l’instinct du courage, alors que la tempête
A cessé de gronder autour de votre tête,
Perdant le souvenir de ceux qui ne sont plus,
Dans vos choix inquiets, flottants, irrésolus,
Implorant la licence ou subissant l’outrage,
Jouets infortunés d’un honteux batelage,
Il vous faut une idole où ployer les genoux,
Vous, hommes, vous courbez la tête? Levez-vous!
Écoutez cette voix puissante qui vous crie:
«S’appuyant sur les fils des arts, de l’industrie,
»Le front calme et serein, la sainte humanité
»Vers un mâle avenir marche avec majesté.
»Courage! aplanissez la route triomphale
»Qu’elle doit parcourir! que partout l’air exhale
»Des parfums sur ses pas! Pour qu’elle règne un jour,
»Peuples, vous possédez tout ce qu’il faut: l’amour!

»Viennent de si beaux jours! que l’égoïsme infâme
»A leur pure clarté vomisse enfin son âme!
»Vous que son souffle infect n’a pas encore flétri
»Ouvrez vos cœurs! versez sur le pauvre meurtri
»De blessures les dons que le hasard prospère
»Répand sur vos destins! Dieu de tous est le père:
»Glorifiez-le donc, en tendant votre main
»A ces masses sans nom que consume la faim.
»Du travail, des trésors pour elles! votre vie
»Leur appartient. Allons! que votre voix convie
»Au banquet fraternel et saint des Travailleurs
»Les peuples, par vos soins rendus forts et meilleurs!»

Nous nous associons à cet avenir social, qui nous apparaît à nous, éclairé déjà par une étoile lointaine.

THÉODORE LEBRETON,
Ouvrier imprimeur en indiennes, à Rouen.