Entretenez avec soin dans votre âme la défiance de vous-même; songez à travailler pour vos enfants et non pour vous. Car, nous ne le dissimulons pas, la lutte sera longue et rude à soutenir. Et, lorsque je me sers de ce mot de lutte, ne pensez pas que je veuille parler de la lutte avec le feu et le fer, de la lutte à main armée. Non, pour celle-ci vous seriez prêts à l’entreprendre, et l’on sait que vous ne reculeriez pas devant la mort; on ne vous a pas fait la vie assez belle pour cela.

Mais il est une autre guerre que celle où l’on vole avec le mousquet et le sabre pour donner le trépas ou le recevoir; il est une autre lutte bien plus lassante, bien plus terrible à affronter. C’est un combat de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes; où l’on ne verse pas son sang, mais où l’âme s’épuise goutte à goutte; où ceux qui meurent sont oubliés; où ceux qui vivent sont honnis et bafoués; lutte de la patience contre le dédain, de la foi contre la raillerie, de l’esprit d’amour contre l’esprit d’égoïsme, de l’avenir contre le présent; lutte qui est à peine commencée et qui comptera de nombreux martyrs; lutte dont l’heure sonne au cadran du siècle: frères, vous sentirez-vous le courage de l’entreprendre? Écoutez-moi:

Quand vous serez fixés sur votre choix, soit que, parmi les bannières de toutes couleurs qui flottent dans l’arène, vous en adoptiez une, soit que vous en formiez une nouvelle, et que, vous ralliant à l’entour, vous aurez dit: C’est celle-là que nous voulons élever et défendre, alors les temps de la longue épreuve commenceront; alors vous verrez se dresser en foule pour barrer votre marche et les terreurs des gouvernants et les appréhensions des riches, et les précautions des hommes de parti, et les tenaces préjugés de la routine. Alors il vous faudra redoubler d’énergie et de persévérance; alors il faudra vous préparer à patienter longtemps, avant d’atteindre le but de vos efforts.....

HIPPOLYTE TAMPUCCI,
Ex-garçon de classe au collége Charlemagne, à Paris.

Hippolyte Tampucci naquit à Paris, au collége Charlemagne, où son père était préparateur du cours de physique et de chimie. Dans ce séjour des sciences et des lettres, il devait sentir se développer rapidement le vague instinct de poésie, qui le poussait à faire des vers, quand il ne savait encore ni le rhythme ni les lois de la versification. Ses dispositions précoces n’échappèrent point à l’œil exercé des chefs de cet établissement et lui concilièrent la bienveillance du proviseur, qui n’eût pas mieux demandé que d’admettre parmi les élèves de son collége un jeune homme dont la vive émulation eût été un si noble exemple. Mais le père d’Hippolyte, soit pressentiment, soit prévision, se refusa constamment à le faire profiter de cette précieuse faveur. Ainsi, les fruits de la science étaient tous les jours à sa portée, et, nouveau Tantale, il ne pouvait les toucher.

Cependant Tampucci arrivait à l’âge où il est nécessaire de faire choix d’un état pour s’assurer une existence. Son père, qui semblait être en guerre ouverte avec la poésie, ou plutôt dont la sollicitude inquiète voulait retenir son fils dans sa sphère, lui ménageait une dure épreuve: il lui présenta un jour tous les outils qui constituent l’état de cordonnier, lui déclarant, comme jadis on l’avait fait de l’autre côté de la Manche, au poète de la nature, Richard Savage, que c’était là la profession manuelle qu’il devait exercer. Le jeune Tampucci brisa ses outils, déclarant à son père qu’il avait une insurmontable aversion pour l’alène et le tranchet; bref, celui-ci fut convaincu et annonça au rebelle qu’il serait garçon de classe dans le collége. Plus tard, quand le jeune homme fut suffisamment initié à la hiérarchie sociale, il ne vit dans cette nouvelle profession qu’un nouveau sujet de dépit et de lamentation; mais, dans ce moment où il venait d’échapper à une existence maussade, qui l’aurait tenu, à poste fixe, quinze heures et plus, cloué sur une chaise, la place de garçon de classe au collége se présenta à son esprit comme une occupation des plus gracieuses. D’ailleurs, il avait été élevé dans la maison; il s’était mêlé aux jeux des élèves; et puis il aurait des loisirs: il pourrait donc se livrer à son goût pour l’étude. Ce fut, en effet, dans cette humble condition que le jeune Tampucci lut les meilleurs écrivains de la langue française, médita les principes de la grammaire et parvint à acquérir les éléments des belles-lettres. Mais la mort de son père vint interrompre ses études préliminaires: il fut appelé à le remplacer dans la préparation du cours de physique. Peu de temps après, il lui fallut reprendre le balai et le torchon. Ce fut pour lui un véritable crève-cœur, car il comprit alors qu’il se trouvait placé à l’un des derniers échelons de l’échelle sociale. Il exhala imphilosophiquement sa douleur en plaintes amères. J’aime mieux, dans l’antiquité, Homère mendiant en chantant; Ésope brodant ses misères d’immortels apologues; et, de nos jours, Magu, enfoui dans une cave, adressant ses charmantes stances à une abeille; Lebreton, impassible, couvant des vers stoïques au milieu des tumultes de l’atelier. Juillet 1850 arriva, et la France, dont il brisa, comme chacun sait, les chaînes, les vieilles chaînes; la France, régénérée par la liberté, par l’égalité; cette France, dont Tampucci avait entrevu et chanté à l’avance l’affranchissement; pour laquelle même il avait combattu; cette France nouvelle, enfin, refusa au poète et au combattant une modeste place dans l’un des bureaux des nouveaux ministères. Sous le despotique pouvoir du tyran Charles X il eût peut-être mieux réussi; mais ce jeune homme s’était épris, comme beaucoup, des grands mots, sans les définir rigoureusement. Qu’aurait pu demander à un tyran un ami quand même de la liberté?