Les premières pièces de vers de Lebreton ne lui conquirent pas tous les suffrages. On trouvait assez généralement que sa poésie correcte, élégante, harmonieuse, sentait un peu l’académie. On y entendait bien par intervalles la voix du poète, mais on eût voulu des productions frappées d’un cachet individuel: des chants émouvants, dramatiques surtout..... A ces exigences que nous ne discuterons pas et où se trouvait, du moins, une vérité spécieuse, Lebreton répondit par l’Oiseau captif, plainte touchante de la douleur résignée. Mais ce n’était là qu’un chant isolé, et pour donner à la critique pleine et entière satisfaction, il composa sous ce titre collectif: LES PLAINTES DU PAUVRE, une série de tableaux terribles, qui mettent à nu les plaies hideuses de notre ordre social. Il expose éloquemment, mais il ne récrimine pas. Il résulte pourtant de ces tableaux dessinés d’après nature, que le pauvre ouvrier n’est pas, pour l’ordinaire, vicieux par tempérament. La certitude de manquer d’un travail suffisant pour lui et sa famille est un épouvantail dont il ne peut supporter la vue; c’est une menace qui retentit sans cesse à ses oreilles, et pour ne voir ni n’entendre, pour anéantir son humanité, le malheureux va droit au cabaret.
Nous donnons les deux premiers morceaux qui ouvrent la série de ces scènes dramatiques et touchantes où Lebreton a montré qu’il ne lui fallait qu’un sujet vrai pour être original, vigoureux et puissant.
LES PLAINTES DU PAUVRE.
I.
Dans la riche vallée où règne l’industrie,
A peine si le jour lance un premier rayon
Que tout va s’éveiller et répandre la vie,
Car c’est un vaste champ où le travail convie
Le pauvre à creuser son sillon.
Dans chaque fournaise allumée,
Le feu pétille; et dans les airs
S’élève, en nuage formée,
Une épaisse et noire fumée
Dont les ateliers sont couverts.
Les eaux qu’on retenait captives,
Reprenant leurs courses actives,
Roulent dans leurs étroits canaux;
Mus par ces éléments qui baignent nos fabriques,
Ces puissants moteurs hydrauliques,
Comme un bruit d’ouragan, commencent leurs travaux.
Debout! peuple artisan, debout! la voix aiguë
De l’airain vibre dans la nue,
Et déjà suspend ton sommeil!
Soulève ta lourde paupière
Et recommence encor ta pénible carrière
Avec la course du soleil!
C’est assez de repos: il faut vaincre ton somme.
Debout! la cloche tinte, elle a dit: ouvrier,
Voici l’heure où pour toi va s’ouvrir l’atelier;
Viens traîner tout le jour, comme un cheval de somme,
La lourde chaîne et le collier.
Et, d’un sommeil profond secouant les entraves,
Pour demander du pain au travail de ses bras,
Tout ce peuple, soumis comme un troupeau d’esclaves,
Vers des sentiers connus précipite ses pas!