Et plus d’un ouvrier qui, depuis son jeune âge,
A subi du travail les rigoureuses lois,
Se dit, sans espérer d’en alléger le poids;
Je fus lié pour l’esclavage,
Il faut jusqu’à la tombe obéir à sa voix!...
Mais jusqu’au fond de l’âme ardente
Du travailleur, qui sent sa chaîne trop pesante,
De ce timbre d’airain le son répercuté
Vient en étouffer l’énergie,
Comme un écho de tyrannie
Étouffe un cri de liberté!...
Il approche, il lève la tête
Vers le ciel où finit son obscur horizon;
Et déjà son regard ne voit plus que le faîte
De son éternelle prison.
C’est là qu’il vient, soumis par la faim qui le traîne,
S’enfermer au milieu d’une vapeur malsaine,
Dont sa poitrine va s’emplir.
Ainsi que goutte à goutte une source est tarie,
C’est là que jour à jour il vient user sa vie,
Pour chercher l’aliment qui doit le soutenir.
Pour la cloche se tait! de ces tristes demeures
Chaque esclave a passé le seuil:
Les voilà tous brisés contre le même écueil;
Dans sa course, le temps doit mesurer quinze heures
Avant de voir sortir ces spectres du cercueil.
Pour ce peuple, dont l’existence,
Comme un moteur matériel,
S’épuise à bâtir l’opulence
Et l’orgueil de l’industriel;
Pour ce peuple englouti dans son étroite sphère,
Jamais d’autres tableaux que souffrance ou misère;
Mais, touché par la main de Dieu,
Dans son cœur résigné ne vibre point la haine;
Il dit, en se pliant sous le poids de sa chaîne:
Repos et liberté..... jusqu’à ce soir, adieu!
Le voilà l’atelier aux allures mouvantes;
L’atelier où l’on voit s’agiter tant de bras,
Des bras mus par la faim, des machines vivantes,
Que la douleur n’arrête pas;
Que le ciel soit brillant ou sombre,
Rien ne change cette prison:
Pour l’ouvrier souffrant le soleil n’a qu’une ombre.
De miasmes impurs avalant le poison,
Il voit se dévider ses actives journées;
Pour ces tristes lambeaux de ses longues années,
Les hivers, les printemps ont les mêmes couleurs
Jusqu’au moment heureux où la mort, pour salaire,
Ouvrira le sein de la terre
A son corps abattu sous le poids des douleurs!.....
Enfin la cloche est balancée:
Dans les airs sa voix élancée
Retentit!... tout s’arrête en ces chantiers mouvants;
Au bruit sourd et confus succède le silence:
L’atelier s’est ouvert, et ce cercueil immense
Rend à la liberté des squelettes vivants!
O bonheur!... bonheur d’être libre;
L’ouvrier joyeux, en sortant,
De sa franche gaîté fait résonner la fibre:
Voilà qu’il chemine en chantant.
Il fait nuit: la lueur de l’étoile qui brille
Suffit pour diriger ses pas
Vers l’humble toit où sa famille
Lui prépare un maigre repas;
Il a franchi l’espace, il est dans sa chaumière;
Là, son repas du soir est à peine englouti
Que, malgré lui, se clôt sa pesante paupière.
Vers sa poitrine, ainsi que le fruit vers la terre,
Il a laissé tomber son front appesanti;
Minuit sonne et lui dit: ta course est achevée,
Toi, pour qui tout le jour a passé sans soleil,
Repose de ton corps la machine énervée,
Car, pour recommencer ta pénible corvée,
Dans quatre heures tes yeux chasseront le sommeil.
Un jour qui fuit trop prompt clôt la longue semaine;
Du dimanche l’aurore a lui:
Bon dimanche! il dit: aujourd’hui,
En repos, l’ouvrier peut déposer sa chaîne;
Toutes mes heures sont à lui.
On voit le travailleur oublier sa détresse
Et la fatigue des travaux;
Son corps incliné se redresse;
Pour ses yeux le soleil a des rayons nouveaux.
Libre dans l’air sain qu’il respire,
La nature vient lui sourire,
Pour lui le jour est le bonheur;
Sa rude et large main où jamais l’or ne brille,
A reçu le denier qui donne à sa famille
Le pain gagné par son labeur.
Mais ce fruit du travail que l’on nomme salaire,
Ce métal de cuivre ou d’argent,
Qui jamais ne demeure aux mains du mercenaire,
Ne suffit pas au prolétaire
Pour acheter le pain promis à l’indigent.
De rendre heureux les siens tout espoir l’abandonne;
Par le malheur découragé,
Il se dit: à quoi bon le tourment que se donne
Mon corps, que, nuit et jour, la fatigue a rongé?
Eh quoi! pour arracher aux mains de l’industrie
Le pain de chaque jour que réclame sa vie
J’ai sué jusqu’au sang... et, robuste à souffrir,
J’ai mis comme un forçat mes bras à la torture,
Et je ne puis encore assurer la pâture
Aux enfants qu’ici-bas Dieu me donne à nourrir!