Mais il veut, oubliant sa triste destinée,
Terminer plus joyeux cette courte journée;
Il laisse aux siens un pain qu’à peine il a goûté,
Et, presque à jeun, il se hasarde
A chercher loin de sa mansarde,
Une consolante gaîté.
Où va-t-il la trouver? Son instinct le gouverne
Vers un antre fumeux que l’on nomme taverne.
Dégagé des chagrins qui lui navraient le cœur,
C’est là, dans ce taudis où la raison s’enterre
Qu’il vient étourdir sa misère
Dans le gaz empesté d’une ignoble liqueur.
De ses rudes travaux c’est là qu’il se repose,
Là qu’il vient savourer ce poison alcool,
Fléau du corps humain qu’il brûle et décompose,
Ainsi que ferait une dose
D’arsenic et de vitriol.

Puis, dans son ivresse, il oublie
Qu’à souffrir il est condamné;
D’espoir il est environné;
Son calice n’a plus de lie;
Il ne dit plus au ciel: Eh! pourquoi suis-je né?
Dans cette enivrante fumée
Son existence est ranimée:
Il voit son avenir moins sombre... et ses douleurs
Cachent sous la gaîté leurs atteintes subtiles;
Comme ces dangereux reptiles
Qui dorment cachés sous les fleurs.

Prolonge ton beau rêve, ô fils de l’indigence!
Car sous ton humble toit la misère t’attend;
Endors dans l’opium ton intime souffrance,
Et que la main de l’espérance
Te caresse encore un instant!
Mais songe qu’aux plaisirs succède la disgrâce,
Oui, c’est assez te consoler;
Songe que ta raison ne doit point s’exhaler.
Surtout dans le chemin où le grand du jour passe,
Garde-toi bien de chanceler,
Car, te trouvant sur son passage,
Ce rigoureux censeur, arrêté par tes pas,
Dans un injurieux langage,
Du haut de son dédain t’insulterait tout bas.

Puis pour ton repos songe encore
Que l’heure où se lève l’aurore
Doit t’éveiller le lendemain,
Et que de tes travaux la voix impérieuse
Te dira, réclamant ta main laborieuse:
Ouvrier, tes enfants ont demandé du pain.

II.

Depuis trois jours sans pain, entre quatre murailles,
Couché sur un grabat, du pauvre seul ami,
Epuisé par la faim qui rongeait mes entrailles,
Dans un transport fiévreux je m’étais endormi;
Pour me faire un instant oublier ma souffrance,
Le sommeil, en fermant mes yeux,
Sur les ailes d’un songe heureux
Soudain me transportait au sein de l’abondance,
Où pour moi tous les cœurs se montraient généreux.

Je me rêvais assis à la table opulente,
Où l’on voit chaque jour de splendides festins;
Ma dent y dévorait une chair succulente,
Qui trompait l’appétit de mes creux intestins;
Je buvais, et ma soif n’était point étanchée,
Sans me rassasier je broyais l’aliment,
Par un ardent foyer ma bouche desséchée
Semblait humer le frais du liquide élément.

Mais la réalité me rendait à mes peines;
Un douloureux frisson s’infiltrant dans mes veines
Réveilla tous mes sens... Oh! comme je souffrais!
Supplice de Tantale enfanté par la fièvre,
C’était, c’était ma langue et la chair de ma lèvre
Que dans mon sommeil je rongeais?

Nous ne reviendrons pas ici sur quelques légers défauts de détail, dont s’est déjà défait dans son second volume de poésies, l’illustre ouvrier imprimeur en indiennes. Oui, il est illustre, celui qui, né débile, souffreteux, pauvre, sans appui, sans amis, a fait surgir son nom des limbes de l’obscurité la plus profonde pour le placer comme une étoile brillante dans la petite pléïade de nos poètes contemporains; il est illustre celui pour qui la misère du peuple a été une muse éloquente et miséricordieuse, et qui, dans les admirables élans de son génie tendre et passionné, a jeté de vivaces semences qui lèveront un jour, pour l’amélioration et le bien-être des masses;—il est illustre, aux yeux des hommes religieux de tous les pays, le pauvre ouvrier, qui, dans ses plus chaudes peintures des misères du peuple, n’a pas laissé échapper un mot, un cri, un murmure contre l’égoïsme, la cupidité et l’oppression systématique;—illustre suivant le monde et suivant l’Évangile, cet homme doux, simple, modeste, qui, nourri de bonne heure des préceptes de la Bible, mit en pratique les préceptes de ce divin livre pour l’édification et l’amélioration morale de ses frères malheureux, et dont le cœur sans fiel ne respire que paix, vertu et charité!

Les poésies de Lebreton ne seront pas admirées seulement comme poésies par les cœurs nobles et les grandes âmes, elles seront lues avec une sévère attention par des hommes, en général, peu sensibles à l’harmonie des vers: les publicistes, les hommes d’état, les philosophes; car elles révèlent des misères horribles; elles signalent des barbaries énormes. L’existence de la société est précaire, quand la condition de cette société est anormale. Que les misères des classes laborieuses, si pathétiquement décrites dans les Heures d’un ouvrier deviennent donc l’objet des méditations les plus sérieuses. Le poète, qui aurait rempli la première partie de son mandat en exhalant de tendres plaintes en faveur de l’humanité, éprouverait l’indicible satisfaction de s’être acquitté de la seconde en s’attribuant une consolation effective. Plaindre et consoler, ce sont là les plus beaux attributs de la poésie.