BEUZEVILLE.
A côté de Lebreton vient se placer Beuzeville, ouvrier rouennais, comme lui, et qui lui doit peut-être plus qu’à tout autre le développement de son génie poétique. Il a, en effet, besoin d’encouragements, l’ouvrier dévoué quotidiennement à des travaux manuels, quand son imagination fermente et crée, quand son âme s’exalte et qu’il se voit renfermé dans une étroite enceinte, environné d’hommes incapables de comprendre ses agitations secrètes, s’il venait à les prendre pour ses confidents. Tel était Beuzeville quand le nom de Lebreton, devenu populaire à Rouen, fit luire dans son cœur un rayon d’espérance. Il alla trouver ce confrère en misère et en poésie, et lui lut, non sans une vive émotion, les pièces de vers qu’il avait composées à huis-clos. La sentence de Lebreton à laquelle on se soumettait par avance, ne se fit pas longtemps attendre, et comme le juge et la partie étaient tous les deux poètes, Lebreton la formula en vers.
Beuzeville est né le premier février 1812. A deux ans, il perdit son père et, deux ans après, sa mère épousa un ancien militaire, qui rentrait dans ses foyers, avec une modique retraite et de nombreuses blessures. Son beau-père, qui possédait les premiers éléments de l’instruction, lui enseigna la lecture, l’écriture et un peu d’orthographe. A douze ans, il fallut qu’il renonçât à ses modestes études pour embrasser un état manuel: il ne fut plus dès lors occupé qu’à fondre et à polir les divers ouvrages qui constituent la poterie d’étain. Mais, avant cette époque, il avait été déjà visité par la muse, comme dit je ne sais quel poète, c’est-à-dire que, dès l’âge de huit ans, il avait composé plusieurs petites pièces de vers, intitulées: Compliments pour des fêtes de famille. A dix ans, il fit hommage d’une pièce de vers de ce genre à Mˡˡᵉ Fizelier, alors soubrette au théâtre de Rouen (aujourd’hui Mᵐᵉ Astruc) et sa douzième année le voyait rêver l’imitation de Lafontaine et de Boileau, seuls poètes qu’il ait connus jusqu’à sa vingtième année. A vingt-deux ans, un exemplaire des Méditations de M. de Lamartine lui tomba entre les mains. Après avoir lu ces admirables poésies, Beuzeville déchira les nombreuses pièces de vers qu’il n’avait cessé d’écrire; il éprouva alors le plus vif désir de trouver un poète ou un artiste assez bienveillant pour lui indiquer à lui, pauvre ouvrier, le but vers lequel il devait tendre de toutes ses forces. Telles étaient ses dispositions quand la société d’émulation de Rouen institua, le dimanche, trois cours gratuits de tenue de livres, de droit commercial et de géométrie; en même temps, l’autorité municipale faisait ouvrir des cours de physique et de chimie. Bien que la plupart de ces sciences ne lui fussent pas d’une utilité actuelle, il les étudia toutes avec assiduité, dans le double espoir de faire l’heureuse rencontre qu’il méditait et d’attirer sur lui l’attention des professeurs. Ce double espoir se réalisa. D’abord, grâce à deux nuits consacrées, chaque semaine, à l’étude; grâce, aussi, à des travaux constants, le dimanche, il remporta les premiers prix de droit commercial, de tenue de livres et de physique élémentaire; ensuite, il fit la connaissance de Théodore Lebreton, alors ouvrier imprimeur en indiennes. Celui-ci avait su apprécier l’immense service qu’il avait reçu de Mᵐᵉ Valmore; il crut ne pouvoir mieux le reconnaître qu’en n’épargnant ni les conseils ni les encouragements à la muse inexpérimentée du jeune poète. C’est ainsi, en définitive, que, dans ces nobles transactions, la principale intéressée c’est la société tout entière.
Ce fut en 1835 que Beuzeville publia ses premières poésies. Elles se ressentent de l’état de son esprit et de son âme, à cette époque: sa pensée triste et sombre ne se montrait qu’à demi; sa verve native était énervée par des plaintes amères, mais qui manquaient de nerf et d’intérêt, parce qu’elles étaient vagues et personnelles. Malgré leurs défauts, ses vers furent accueillis avec faveur et lui valurent de nombreuses sympathies. Il comprit bientôt que les premiers devoirs du poète étaient d’exalter les nobles sentiments et de glorifier les simples et les belles choses pour les empêcher de tomber dans l’oubli. Dès ce moment, tous les journaux de Rouen lui furent ouverts.
En 1839, Beuzeville publia un volume de poésies, intitulé: Les Petits enfants, qui lui attira les éloges unanimes de la presse parisienne. Quelque temps après, les enfants de l’hospice de Rouen célébraient la fête de leur supérieure, en jouant un drame en quatre actes, mêlé de chant, qu’il avait écrit pour eux. Un peu plus tard, une réunion d’amateurs inaugurait un théâtre de société par un prologue; enfin, on accueillit avec faveur, à Paris, La Grisette trompée, monologue dramatique, joué au Panthéon par Mˡˡᵉ Judith Viard; à Rouen, on applaudit Corneille chez le savetier, Un quart d’heure de veuvage, pièces en un acte et en vers; l’Empereur et le conscrit, vaudeville en collaboration avec M. Octave Féré, et un à-propos pour l’inauguration du chemin de fer de Paris à Rouen. Il composa encore plusieurs morceaux en vers en l’honneur de Molière et de Boïeldieu et plusieurs discours, aussi en vers, qui furent lus au théâtre des arts. Une œuvre plus importante, une tragédie, intitulée Spartacus, fut lue par son auteur à M. Eugène Monrose, qui avait joué dans presque toutes ses petites pièces. Le brillant acteur répondit à cette marque d’estime et de confiance en obtenant pour Beuzeville une lecture au théâtre Français. Le comité accueillit l’ouvrier poète avec la plus honorable bienveillance et reçut sa tragédie à correction. Trop impatient pour attendre, Beuzeville la fit jouer à Rouen et obtint un éclatant succès.
Le lendemain de la première représentation de Spartacus, tous les jeunes gens qui jouaient au théâtre de société de Rouen vinrent éveiller Beuzeville pour lui offrir une couronne d’immortelles et une fort jolie pièce de vers, composée par l’un d’eux. Pendant plusieurs jours, d’autres poésies lui furent adressées par des mains inconnues.
Cette œuvre méritait l’approbation que le théâtre Français s’était empressé de lui décerner: elle se distingue par une versification simple, ferme, concise; par des peintures de sentiment et de passion assez chaudes, assez vraies pour frapper l’imagination, le cœur et la raison, et par des combinaisons dramatiques d’une grande force et d’un vif intérêt. Dans cette tragédie on a dû reprocher à l’auteur l’invraisemblance de la jalousie de Léanès; Spartacus lui-même n’est point assez profondément taillé dans la vérité historique. Je donnerai une idée de la versification de cette pièce en citant une réplique de Spartacus à l’ambassadeur de Rome, venu dans son camp pour le sommer de lui rendre des prisonniers romains:
Esclaves! de quel droit nous donniez-vous ce titre?
Les Dieux de notre sort vous ont-ils faits l’arbitre?
Ces esclaves paîront les maux qu’ils ont soufferts.
Si vous voulez compter les anneaux de leurs fers,
(Montrant les soldats)
Comptez les javelots et les fers de ces lances,
Rouges de votre sang, versé dans nos vengeances.
Nous les avons forgés quand, trop faibles encor,
Nos chaînes composaient notre unique trésor;
Car, en vain, les tyrans inventent des entraves;
Elles tournent contre eux entre les mains des braves.
Romains, vous croyez-vous, dans votre vanité,
Seuls dignes, entre nous, d’avoir la liberté?
Connaissez donc alors les erreurs où vous êtes;
Quels peuples nous formons et quels peuples vous faites!
Vous voyez devant vous, soumis aux mêmes lois,
Trois peuples réunis: Thraces, Germains, Gaulois.
La Thrace est mon pays, et Rome, pour l’abattre,
Ignore tout le temps qu’il lui faudra combattre.
Quant aux Germains, leurs fils par le vol arrachés
A leur pays natal, ont peuplé vos marchés
D’esclaves; c’est pourquoi vous avez un asile
Aux pirates nombreux qui souillent la Sicile!
Mais jusqu’en leurs foyers, qui vous sont inconnus,
Les armes à la main vous n’êtes pas venus;
Vous ignorez encor que, loin des bords du Tibre,
Ils font un peuple grand, ils font un peuple libre.
De vos vices, afin d’être bien séparés,
Par de vastes déserts ils se sont entourés;
Là, point de soif de l’or les dévorant sans cesse;
Là, point d’ambition, partant point de bassesse;
Chez eux point de clients ni de patriciens
De haute et basse classe; ils sont tous citoyens.
Chez un peuple pareil, ni Sylla ni Pompée
N’eussent vu de leur sort la patrie occupée;
Elle n’eût pas fourni, par leurs cruels desseins,
Les proscrits, le salaire, avec les assassins,
Comme Rome l’a fait. Comment faut-il qu’on nomme
Ces Germains, s’il n’est plus de citoyens qu’à Rome?
Et comment faudra-t-il appeler les Gaulois
Qui, jusqu’au Capitole, ont porté leurs exploits?
Aussi, n’a-t-on pas vu, de la Gaule alarmée
Que jamais ait osé s’approcher votre armée.
Et Rome, méprisant tous ces peuples divers,
Aurait seule le droit de leur donner des fers!
Ne sait-elle donc plus quel honteux assemblage
D’hommes joignant le meurtre avec le brigandage,
Vint d’abord la peupler de criminels obscurs,
Alors qu’un fratricide inaugurait ses murs?
Repaire d’où sortaient l’épouvante et la crainte....
Et Rome, maintenant, se dit et se croit sainte!
Mais où sont donc ses droits? Elle qui doit piller
Jusqu’à la langue, enfin, qu’elle voulut parler.