Mais l’ouvrage qui, dès aujourd’hui, assure à Beuzeville une réputation durable, c’est son livre Les petits enfants. Dans des tableaux de la plus aimable fantaisie, colorés par les effusions d’une âme naïve et tendre, Beuzeville descend l’échelle de la vie, et, sans effort, comme sans apprêt, il se mêle aux jeux de ses petits amis, partage leurs joies et leurs peines, et, dans ses causeries avec eux, laisse échapper mille saillies folâtres, ingénues, qui rappellent l’âge heureux... il est redevenu enfant. Dans ces fraîches et charmantes récréations, où Beuzeville sent son cœur battre avec leurs cœurs, son imagination galoper avec la leur, Beuzeville, redevenu homme, glisse parfois avec une mesure et une grâce parfaite quelques mots précis, qui portent ou un petit enseignement ou une petite leçon. A ceux qui font sa joie c’est bien le moins qu’il donne un bon conseil ou un sage avertissement. Ces aimables et suaves poésies sont empreintes d’une sensibilité vraie; elles respirent une fleur de langage exquise; elles semblent si bien couler de source qu’on serait tenté de les croire échappées du cœur d’une jeune mère.
Sans doute, la nature est pour beaucoup dans le talent de ce poète varié, mais, cependant, que de travaux, que d’efforts pour former ce talent! «Les poètes artisans,» m’écrivait Beuzeville (20 février 1844) «ne sont pas seulement arrêtés par des obstacles matériels; ceux-ci, avec de la volonté ferme, peuvent se vaincre ou s’atténuer, mais ils le sont surtout par les obstacles moraux. Ils sont, au milieu des leurs, comme des étrangers, dont on ne comprend pas le langage; et dont, tout à l’heure, on froisse les sentiments, sans en avoir conscience. Jusqu’à un grand succès constaté, le poète ouvrier est pour les uns un orgueilleux; pour les autres un fou; pour tous un niais. Il est donc contraint de s’isoler; et, comme le talent n’est que le résultat de l’inspiration pliée aux règles de l’art et dirigée par une observation constante du cœur et de l’intelligence humaine qu’il faut satisfaire, son isolement forcé devient un des obstacles les plus difficiles à vaincre pour qu’il parvienne à se faire comprendre de quelques-uns.»
Plus loin il me disait en peu de mots comment sa vie était réglée: «Ma vie, en ce moment, Monsieur, se divise en deux parts bien distinctes: de huit heures du matin à huit heures du soir, le travail manuel et assidu; de huit heures du soir jusqu’au matin, le travail littéraire. Le premier donne la nourriture, le second... dirai-je le bonheur? Oui, le bonheur, quelquefois; surtout, Monsieur, lorsqu’on apprend qu’on a éveillé de généreuses et intelligentes sympathies.» On voit maintenant à quel prix l’homme du peuple gagne son titre de poète.
La pièce suivante, intitulée Le soleil, adressée à de toutes jeunes filles, justifiera notre opinion sur le talent du pauvre potier d’étain:
Mes beaux enfants, sur les pelouses
Courez-vous jouer au soleil;
Allez montrer aux fleurs jalouses
Votre œil vif, votre teint vermeil!
Qu’au lieu de vos mantes de soie
Un léger tissu se déploie,
Sous lequel vous puissiez courir;
Mai vous présente ses corbeilles;
A leurs fleurs, mes folles abeilles,
Allez butiner le plaisir.
Les ruisseaux sur l’herbe nouvelle
Jettent leurs rubans argentés;
Le papillon étend son aile;
Tous les gazons sont habités;
Il n’est plus de forêts désertes:
Les arbres de leurs têtes vertes
Ont dénoué les longs cheveux;
Et les oiseaux, sous leur ombrage,
Retrouvent leur gentil langage:
Volez, chantez, faites comme eux.
Les boutons d’or sur les prairies
Attachent le beau tapis vert;
De vos marguerites chéries
Le joli front s’est découvert.
Lorsqu’elles semblent vous attendre
A deux mains accourez les prendre,
Et puis, jetez-les à vos sœurs:
Fraîches espiègles que vous êtes,
Faites retomber sur vos têtes
Un brillant arc-en-ciel de fleurs.
Livrez de joyeuses batailles
Et laissez quelquefois vos jeux
De vos larges chapeaux de paille
Déprisonner vos beaux cheveux;
Alors, de vos folles mêlées,
Par le plaisir échevelées,
Heureux enfants, échappez-vous;
Accourez, vives et légères,
Vous jeter au cou de vos mères,
Vous reposer sur leurs genoux.
De l’air! comme c’est doux à l’âme!
A votre âge on sent, n’est-ce pas,
Je ne sais quelle chaste flamme
Qui fait que là, dans ses deux bras,
On voudrait tous ceux que l’on aime?
Oh! restez bien longtemps de même,
Vous qui, sous votre teint vermeil,
N’êtes coquettes ni jalouses:
Mes beaux enfants, sur les pelouses
Courez-vous jouer au soleil.
C’est le cas ou jamais de répéter avec le lecteur ces deux vers de Théodore Lebreton: