...... Comme les grands, le peuple a du génie,
Ainsi que l’opulent, le peuple sait chanter.

LOUIS-CHARLES PONCY,
Maçon à Toulon.

Les parents de Poncy sont pauvres; son père, ouvrier maçon, et sa mère travaillent presque toute l’année au dehors pour subvenir aux besoins communs de la famille; aussi, jusqu’à neuf ans, le petit Poncy passe son temps à courir les rues ou à jouer dans les champs, ou bien il est gardé, avec des enfants de son âge, au prix de un franc par mois. A neuf ans, il commence à gagner bravement sa vie; il devient manœuvre au service des maçons; puis, avant de faire sa première communion, ce grand acte religieux, qui refrène les joies impatientes de l’enfance, il fait une courte apparition à l’école mutuelle, d’où il sort pour entrer à l’école de la doctrine chrétienne. Là il étudie un an et demi, et, plus tard, il passe quelques mois à l’école communale supérieure.

Voilà en deux mots la part d’éducation et d’instruction que reçut le jeune Poncy. Après ces études élémentaires, il reprend le plâtre et la truelle.

Mais pourquoi, quand le soleil a fondu le voile de brume et de vapeurs qui s’étend au loin, et va transformer l’immense azur des mers en champ de feu et découvrir, à mesure qu’il monte, le vaste horizon bleu du ciel, pourquoi ce jeune homme, debout sur le bord du rivage, suit-il d’un œil avide la marche ascensionnelle du roi des astres qui, dans ses phases progressives illumine de nuances infinies et les montagnes et les rochers se perdant dans les nues? Pourquoi encore quand les ombres du soir se répandent sur les plaines tandis que le soleil dore d’un dernier éclat ces montagnes et ces rochers, le même jeune homme contemple-t-il avec ravissement les tableaux solennels de cette heure suprême? Pourquoi quand le port est encombré d’une foule d’étrangers venus des quatre parties du monde; foule bizarre aux mille contrastes, aux mille costumes divers, aux mille idiomes différents; pourquoi ce même jeune homme écoute-t-il si attentivement, regarde-t-il avec tant d’ardeur? Pour répondre à cette dernière question, c’est que, peut-être, par le regard et par l’ouïe il obtiendra de cette foule cosmopolite l’explication de ses agitations secrètes, de ses méditations solitaires. Mais non, ce n’est point là que doit éclater le premier jet de sa vocation poétique. C’est de la mer que lui viennent ces tressaillements nerveux qui donnent l’éveil aux facultés de l’intelligence; c’est cette mer qu’il visite, le soir, le matin, à toute heure de liberté; cette mer qui a fait battre si souvent son cœur, qui a enchanté son imagination par ses incomparables prestiges, et dont les mobiles transformations le poursuivent jusque dans ses rêves; cette mer, qui fait fermenter en lui cette flamme impatiente déposée par Dieu en son sein; c’est cette mer qui doit être sa muse visible, et l’affinité mystérieuse qui existe entre elle et lui se manifestera par un hymne qu’il lui adressera, et, dès lors, elle lui aura appris le secret de ses agitations, de ses émotions; elle lui aura révélé sa vocation, elle lui aura dit qu’il est poète... poète de la nature.

Cependant, quelle que soit la puissance de l’inspiration, encore faut-il qu’elle soit disciplinée par les règles de la forme et qu’elle soit corroborée par l’acquisition de connaissances variées, au moins élémentaires. La tragédie d’Athalie, achetée pour deux sous, sur un étalage du port, apprit à Poncy dans ses chœurs qu’il existait des vers de toute mesure, et un vieux bouquin, dégarni d’une partie de ses pages, lui enseigna les règles matérielles de notre versification. Plus tard, moyennant cinquante centimes par mois, il se procura un excellent auxiliaire dans le Magasin pittoresque, qui lui tint lieu de cours d’histoire, de sciences naturelles, de géographie, de beaux-arts, de morale, de tout enfin. Le Magasin pittoresque fut pour lui un véritable instituteur.

Les études du jeune Poncy étaient ignorées de tous, ou, du moins, ses parents en étaient seuls témoins, sans se douter du résultat où il tendait. Un jour vint, pourtant (c’était en 1840) où une circonstance imprévue devait donner confiance dans ses travaux littéraires au jeune ouvrier maçon et lui faire présager la gloire: un morceau de papier, bariolé d’un grand nombre de vers, que la bonne mère de Poncy appelait un barbouillage de son fils Charles, et sur lequel elle invitait le docteur, qui soignait son mari malade, à formuler une ordonnance, frappa l’homme de l’art, qui était aussi homme de goût. Ce fut alors que la Bible, que les ouvrages des plus illustres poètes classiques, anciens et modernes, furent mis dans les mains du jeune ouvrier. Éclairé sur les difficultés de l’art, Poncy ne travailla pas seulement pour produire, il revit, il corrigea, il retoucha toutes ses pièces avec beaucoup de soin; et, quand il eut épuisé vis-à-vis de lui-même toute sa sévérité d’Aristarque, il s’en remit à la sollicitude d’un homme de talent pour faire paraître ses poésies au grand jour de la publicité.

La Presse a reconnu unanimement dans l’ouvrier maçon les qualités les plus précieuses du poète. Pour nous, ce qui nous a frappé le plus dans ses Marines c’est une perception vive, une impressionnabilité délicate jointe à un vigoureux talent descriptif. Quand, rêveur, se promenant sur le rivage de la mer, il sent gronder dans son sein le feu poétique, il a disposé d’un coup d’œil toutes les parties de la scène qu’il va vivifier par sa puissante imagination; puis il les nuance, il les colore, il les diversifie suivant les accidents de la lumière, la mobilité des aspects produits par les flots, les nuages, les navires, les oiseaux; sa plume est un pinceau habile qui compose vite et bien un tableau saisissant. Mais une série de descriptions successives, même très belles, aura toujours pour écueil la monotonie. Soit art, soit calcul, le jeune ouvrier a mêlé avec beaucoup de bonheur à ses peintures brillantes des traits de sentiment ou de grandes pensées qui leur donnent un relief considérable. Ainsi, dans le fond de la mer qu’il cherche à sonder, il voit l’image du fond du cœur humain; une barque abandonnée sur le sable par le reflux de la mer lui paraît le soir de la vie humaine dépouillée de ses illusions, assombrie par les nuages ternes de la réalité, ou bien les flots de fumée qui s’élèvent vers le ciel et se confondent le font rêver aux rivalités et aux haines des hommes. Ce qui donne aux poésies de Poncy une valeur inappréciable, c’est qu’elles sont empreintes d’un profond sentiment religieux. C’est en inspirant l’amour du bien et du beau qu’il veut reconnaître la libéralité de la Providence envers lui.