Cette tête penchait par delà les montagnes
Et d’un œil arrogant plongeait dans les campagnes.
On eût dit, en voyant le cadavre du mont,
Qu’un léopard géant, dont le regard flamboie,
Guettait, silencieux, quelque superbe proie,
Errante au loin dans l’horizon.

Mais bientôt un nouveau recueil de poésies, Le Chantier, vient nous montrer Poncy animant puissamment ses magnifiques compositions descriptives en les faisant pivoter autour d’une idée forte et en les imprégnant d’une émotion profonde. Souvent entraîné par la sève exubérante de son imagination, il peint la plupart de ses tableaux avec des couleurs trop éblouissantes qui amusent, qui charment, qui enchantent plus particulièrement les yeux, mais ces écarts sont de courte durée; et comme il reconnaît que ses premières poésies, Les Marines, n’étaient pas à l’abri de ce reproche, semblable à l’Enfant prodigue, il ne tarde pas à revenir à résipiscence et, pour nous prouver qu’il tend à un but, même en paraissant s’égarer, il résume sa donnée première par un trait vigoureux, laconique et profond. Il y a donc un progrès marqué dans ces nouvelles poésies, Le Chantier; on y sent mieux palpiter la pensée sous le tissu brillant dont il l’enveloppe. Les deux pièces suivantes, d’un genre différent, mettront nos lecteurs à même de juger de ce progrès si intéressant chez un poète déjà illustre.

AUX OUVRIERS MAÇONS,

Le jour de notre fête patronale, l’Ascension

I

Salut, frères, salut! Pour rendre notre fête
Brillante, fraternelle, heureuse, enfin parfaite,
D’aucun nuage obscur nos yeux ne sont tachés;
Les arbres, comme nous se sont endimanchés;
Nos drapeaux, comme un ciel où l’arc divin s’étale,
Bariolent sur nous le plafond de la salle;
Et bien que nous soyons entourés d’étendards,
Bien qu’un vin généreux anime nos regards,
Bien que l’artillerie, en salves régulières,
Tonne et mitraille l’air de ses chansons guerrières,
Ce soir, à son coucher, le flambeau du soleil
Ne se mirera pas dans notre sang vermeil;
Les membres palpitants, les poitrines broyées,
Les chevaux sans poitrail, les maisons foudroyées
Ne le forceront pas à pâlir, et ses feux
N’auront illuminé que nos vins et nos jeux.

II

Que nous sommes heureux d’être ouvriers, mes frères!
Qu’il est beau de remplir, pour narguer les misères,
Des épargnes du mois le budget fraternel,
Comme l’abeille emplit la ruche de son miel!
Oh! ce fruit du travail est un trésor sublime!
Lorsque la mort choisit l’un de nous pour victime,
Lorsque la maladie attache sur son lit
Le père exténué qui râle et qui pâlit,
La faim, l’horrible faim aux prunelles hagardes,
Monstre qui veille au seuil de toutes les mansardes,
O frères, ne vient pas, dans ses bras étouffants,
Etreindre notre épouse et tuer nos enfants.
Cet or est toujours là pour sauver nos familles,
Pour vêtir l’orphelin, pour que nos jeunes filles
N’aillent pas, pour du pain, vendre au riche effronté
Le calme de leurs jours et leur virginité.

Que nous sommes heureux d’être ouvriers! la vie
A pour nous des douceurs que plus d’un prince envie.
Le matin, sur les toits, avec les gais oiseaux,
Nous chantons le soleil qui sort du sein des eaux;
Qui, submergeant ces toits d’une mer de lumière,
Change en corniches d’or leurs corniches de pierre,
Et semble réchauffer, de ses rayons bénis,
La tuile, frêle égide où s’abritent les nids.
Nous guettons les beautés dont l’âme et la fenêtre
Semblent s’épanouir au jour qui vient de naître;
Et de l’aube à la nuit, l’aile de nos refrains
Emporte, dans son vol, nos maux et nos chagrins.
Célébrons, bénissons le jour qui nous éclaire,
Car le Christ le chérit pour s’enfuir de la terre,
Pour aller, dans le ciel, ouvrir au Tout-Puissant
Le cœur du genre humain qu’il lava de son sang.
Nous, nous l’avons choisi, parce que nos échelles
Nous rapprochent aussi des voûtes éternelles,
Parce que, sur nos ponts, aux façades pendus,
Nous semblons des oiseaux dans l’espace perdus[L].

III