Notre divin patron, frères, veut des apôtres
Qui sachent, comme lui, vouer leur vie aux autres;
Qui sachent flageller les tyrans, les ingrats,
Que l’or de nos sueurs rendit riches et gras.
Aimons le Christ, afin que de ses faux ministres
Son bras fasse avorter tous les desseins sinistres;
Prions pour ne plus voir, le soir, sur les pavés,
L’ivresse et la misère aux regards dépravés;
Prions pour que son souffle éteigne, dans nos villes,
L’incendiaire feu des discordes civiles;
Prions, prions le Christ! Demandons-lui qu’un jour
Nos femmes n’aillent plus prostituer l’amour;
Que de saintes vertus il dote nos compagnes,
Et qu’il rende déserts nos prisons et nos bagnes;
Et, pour consolider cet avenir naissant,
N’épargnons ni nos bras, frères, ni notre sang.
Instruisons-nous; les maux sont fils de l’ignorance.
Travaillons; le travail donne l’indépendance.
Ainsi, je ne suis pas un de ces insensés
Qui prêchent le labeur avec les bras croisés;
Mon travail me nourrit, et mon plus bel éloge,
C’est le bruit sourd que fait ma truelle dans l’auge.
Le soir, quand vous voyez s’envoler tour à tour
Sur les flots du tabac les fatigues du jour,
Que des livres choisis de science et d’histoire,
De leurs trésors féconds ornent votre mémoire;
Puisez-y le secret de vos droits; les tyrans
Ne foulèrent jamais que des fronts ignorants.
L’ignorance enraya le char de l’industrie;
Oh! cultivons l’étude, aimons bien la patrie;
Songeons que, sur la mer des mondes en travail,
Du vaisseau du progrès Dieu tient le gouvernail.
SUR LE BAL DONNÉ AUX ANGLAIS
A Toulon en 1838.
Tu mourras là, Titan! parmi les noirs îlots,
Sous des cieux enflammés, harcelés par les flots;
Il en est un surtout dont les hideuses têtes
Servent de point de mire aux fureurs des tempêtes:
Jamais ce roi noirci par le simoun ardent,
N’a frémi de plaisir sous l’amoureuse haleine
Du zéphyr qui soupire aux bords de l’occident:
Regarde-le! c’est lui qu’on nomme Sainte-Hélène.
Tu mourras là, Titan! souveraine des mers,
Trop longtemps l’Angleterre a redouté tes fers.
Trop longtemps, cœur d’airain, sur l’Europe vassale
Ton astre projeta ton ombre colossale.
Les glaces de Moscou gardent tes légions.
Ton aigle à l’œil brûlant, aux serres foudroyantes,
Atteint par les boulets de quatre nations,
Traîne à terre le vol de ses ailes sanglantes.
Et le Titan mourut, et son aigle puissant
N’effraya plus les rois de son bec menaçant.
Gêné dans l’univers, comme dans une cage,
Il mourut étouffé sur un îlot sauvage:
Et son râle, pareil au tonnerre vengeur,
Qui réveille l’écho des sommets qu’il foudroie,
Arracha parmi nous de longs cris de douleur,
Et parmi ses bourreaux d’ignobles cris de joie.
Aujourd’hui des Français, fiers de s’humilier,
A leurs vieux ennemis ont osé s’allier;
Ainsi le sang versé par la sainte alliance
Sur le froid mont Saint-Jean disparaît sans vengeance;
Et je vois dans vos murs incendiés par eux,
Aux drapeaux d’Albion marier nos bannières;
Et nos jeunes beautés, dans un bal odieux,
S’entrelacer aux bras qui tuèrent leurs pères!
Des concerts et des bals à ces vautours des mers
Dont la cupidité pressure l’univers!
A ceux qui, redoutant la valeur française,
Firent de notre port une large fournaise.
Des tapis d’Orient et des fleurs sous leurs pas!
Sur leurs fronts insolents des lustres, des couronnes!
De l’or à pleines mains, car il ne s’agit pas
De voter au malheur quelques maigres couronnes!
Un bal à des Anglais! Ce soir-là je crus voir
Un incendie affreux porter le désespoir
Dans tous ces cœurs joyeux; brûler ces riches tentes
Et les lancer au ciel en gerbes éclatantes;
Je crus y voir, signant de solennels arrêts,
La main qui, pour la mort d’une foule alarmée,
En traits de feu traça: Mané, Thécel, Pharès,
Ecrire sur leurs fronts: France, tête d’armée.