Et ces tendres amis, compagnons du jeune âge....
Vers des bords plus heureux et plus remplis d’appas,
Les uns se sont enfuis; d’autres font le voyage
D’où l’on ne revient pas!

Celui-ci, pauvre enfant, pour qui ces champs avares
N’offraient qu’un sol aride et que des fruits amers,
Cherchant sous d’autres cieux des destins moins barbares,
Sillonne le gouffre des mers!

Celui-là d’un bien-être aux sources toujours sûres
Dédaignant tout à coup les paisibles douceurs,
Est allé, vain mortel, dans les cités impures,
Briguer d’orageuses grandeurs!

Cet autre, qu’à la fois doua le ciel propice
De sagesse et de biens en le douant du jour,
Dans un trépas hâté rendit à sa justice
Ce qu’il tenait de son amour!

Se peut-il? pas un seul! O champs! O bois tranquilles!
Si déserts aujourd’hui, si peuplés autrefois!...
Pas un seul qui, du sein de vos mornes asiles,
Tressaille et réponde à ma voix!

Pareils aux grains légers que, de leur vive haleine,
Dispersent au hasard les rapides autans,
Tous, livrant leur fortune au souffle qui l’entraîne,
Flottent dispersés par le temps!

Adieu! comme eux je pars: comme eux je m’abandonne
Au caprice des vents qui me vont entraîner!
Mais partout votre aspect, que le ciel rie ou tonne,
Dans mon cœur viendra rayonner!

Mais ma voix résonnant dans l’espace, peut-être
Plus haut que la tempête et que les vents jaloux,
Viendra vous dire: O vous, champs qui l’avez vu naître,
Il vit, il se souvient de vous.

A M. VICTOR HUGO.

Poète fortuné, que la lyre a fait roi,
Je ne te connais pas et pourtant je te voi!
C’est que la pureté de tes pensers de flamme,
Infaillible miroir, reflète ta belle âme!
Mille fois gloire à toi, dont le génie ardent
Promène loin du joug son vol indépendant!
Qu’importe que, poussé par l’envie et la rage
Un flot d’écrivassiers, zoïles de notre âge,
Sous ses propres efforts accablé, haletant,
Jette des cris confus que personne n’entend!
Admire cependant une pareille haine!
Certes, avant d’entrer dans la glissante arène,
Ils se savent, au fond, impuissants à lutter;
Mais, ne pouvant te suivre, ils voudraient t’arrêter.
Il est d’autres oiseaux, espèce chamarrée,
Qui, tout surpris de voir leur caverne éclairée,
Et, ne pouvant souffler le flambeau redouté,
Qui vient leur dissiper leur chère obscurité,
Au bras qui le conduit, de leurs griffes impures,
Veulent traîtreusement faire des déchirures.
Ces sinistres hibous, à qui le soleil nuit,
Aiment à s’entourer des ombres de la nuit,
Par beaucoup de raisons, dont voici la première,
C’est qu’ils sont trop hideux montrés à la lumière.
Mais laisse-les blâmer tes sublimes portraits;
Ils les blâmeraient moins s’ils les trouvaient moins vrais.
Leur persécution ajoute à ta victoire;
Tes succès font leur haine, et leur haine ta gloire.
Oh! combien ces cœurs secs, spectres affamés d’or,
Remuant du métal qu’il nomment leur trésor,
Sont pâles à l’éclat de l’auréole sainte
Dont au-dessus d’eux tous je vois ta tête ceinte!
Poète, gloire à toi! dont la puissante main
A travers tant d’écueils soutient l’essor humain;
Qui, de ton vaste sein, d’où la flamme ruisselle,
Fais jaillir, d’un seul jet, sur tous une étincelle;
Qui, foulant du faux grand le vil sceptre brisé,
Fais relever la tête au pauvre méprisé!
C’est que tu sais fort bien, toi, poète équitable,
Que le petit, souvent, est le grand véritable....,
Et que, sur son grabat, à l’heure de l’adieu,
S’il n’a l’appui de l’homme, il a l’appui de Dieu.
Périsse le mortel aux entrailles de pierre,
Qui peut du malheureux repousser la prière!
Ou bien qui, lui jetant un denier regretté,
Le fait plus par orgueil que par humanité!
J’aime les malheureux. Répondez, âmes vaines,
D’autre sang que le leur coule-t-il dans vos veines?
Qu’avez-vous de plus qu’eux pour vous en prévaloir?
Plus bas est placé l’homme, et plus il a d’espoir.
Or, puisque c’est ainsi que l’équité suprême
Fait que l’espoir d’un bien vaut mieux que le bien même,
Donc je préférerais, quoi qu’on en dise, moi,
Etre, s’il le fallait, un mendiant qu’un roi.
Car un roi, fît-il mettre un quart du monde en cendre,
Sans espoir de monter, est sujet à descendre:
Sur le faîte grimpé, comme sur un perchoir,
Et, pour avoir vu trop, il n’a plus rien à voir.
Tel est un voyageur qui, sur une montagne,
S’est élancé d’un bond pour mieux voir la campagne;
Sur le sommet aigu planté superbement,
Il ne peut opérer le moindre mouvement;
Comme sur un pivot, tournant en équilibre,
Le sot, pour être haut, a cessé d’être libre.
Rien ne lui plaira plus, s’il redescend en bas,
Et l’abîme l’attend s’il fait de plus un pas.