»Il faut le dire ici: dans Jasmin tout est original: son génie comme son caractère. Poète-créateur dans l’idiome patois, ainsi que Malherbe et Corneille le furent dans la langue française, un premier bond l’a porté non seulement bien au delà de ses devanciers, mais il a atteint tout d’un coup une pureté que l’on n’acquiert ordinairement qu’à la longue et avec beaucoup de travail. La nature l’a doué d’une imagination féconde dont un tact infini modère les écarts; son esprit est remarquable par les saillies et les traits piquants que lui inspirent les plus petits incidents de la vie. Le goût du beau et du vrai est inné chez lui, son instinct des convenances ne le trompe jamais.—Après cela, observez-le individuellement: celui que distinguent tant de brillantes qualités, celui qui reçoit de toutes parts des hommages continuels et sincères, celui qui est au niveau des premiers poètes de l’époque, celui qui est né pauvre et de parents pauvres, comme il le dit lui-même en vers admirables dans ses Soubenis, le poète, enfin, dont la réputation est déjà colossale n’a pas quitté son premier état, et il n’a garde d’en rougir. Il se fit coiffeur par nécessité et il l’est encore; jadis la boutique était ouverte à quiconque pouvait payer un modique salaire, aujourd’hui c’est encore de même. Il n’est pas sorti de sa position sociale, et certes il l’aurait pu.»

Dès 1835, Jasmin parcourut les principales villes du midi de la France, qui l’avaient invité à venir leur réciter ses vers en séance solennelle. Partout un enthousiasme porté jusqu’au délire! Partout de véritables ovations! Jasmin était dans toutes les bouches, dans tous les esprits, dans tous les cœurs! Jasmin était le poète-roi du midi.

Après la publication de son beau poème Françounetto, il se décida à venir à Paris sur les invitations réitérées qui lui étaient adressées par les plus grandes célébrités. Voici en quels termes il rapporte la soirée qu’il passa chez M. Augustin Thierry, qui avait réuni pour l’entendre l’élite de la plus haute société[O]:

. . . . . . . . . . . . . . .
Et, le soir, entraîné dans des salons brillants,
Je me trouvais auprès de grands messieurs,
Chez l’aveugle qui fait des livres si fameux;
Et des nuées de savants et de dames savantes
Attendaient froidement que j’ouvrisse la bouche
Pour toiser mon âme et mes paroles;
Et ce n’est pas à Paris comme aux bords de la Garonne:
Chez moi tout est ami; tout est juge par ici,
Et le nom qui vient y faire baptiser son écrit
Ne gagne qu’un tombeau s’il n’y trouve pas un trône.
Je me trouvais auprès de grands messieurs,
Chez l’aveugle qui fait des livres si fameux;
Et des nuées de savants et de dames savantes
Attendaient froidement que j’ouvrisse la bouche
Pour toiser mon âme et mes paroles;
Et ce n’est pas à Paris comme aux bords de la Garonne:
Chez moi tout est ami; tout est juge par ici,
Et le nom qui vient y faire baptiser son écrit
Ne gagne qu’un tombeau s’il n’y trouve pas un trône.
. . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . .
Je tremblais, je voulais m’en revenir à la campagne;
Mais je voulus me retourner;
Elle était là près de moi qui me tendait la main!
Elle ne m’avait pas quitté. En la voyant riante
Il me semble que la main du bon Dieu me toucha;
Mon cœur n’eut plus peur, ma veine s’alluma;
Mon âme dans mon corps se remua brûlante,
Et je chantai sans crainte, avec un signe de croix;
Et déjà d’applaudir les savants étaient prêts;
Ils devinaient les mots à mes yeux, à mes gestes,
Et ils se laissèrent prendre tous.
. . . . . . . . . . . . . . .
Et je veux partir, madame; une autre fois, si je peux,
Je vous dépeindrai mieux Paris.
En attendant, sans bruit, lestement je m’arrange
Pour m’en retourner vite au pays;
Et quand j’aurai brûlé ces deux cents lieues,
Que je verrai ma Garonne et mes prés et mes haies,
Je vous dirai ce que j’ai dit au dîner des Gascons:
Si Paris me rend fier, Agen me rend heureux.

Les grands poèmes de Jasmin sont aujourd’hui trop connus pour en extraire des fragments avec quelque chance de plaire par la nouveauté. Je citerai donc de préférence deux pièces détachées où l’auteur moins occupé des ressorts de la composition se montre dans toute son ingénuité; où, personnellement en scène, il nous laisse lire dans son âme. La première que voici contient le récit de son voyage à Paris, qu’il adresse à madame Adrien de Vivens, pour remplir la promesse qu’il lui avait faite:

MON VOYAGE A PARIS,

PREMIER MAI 1842.
A Madame Adrien de Vivens.

Agen dort, et l’aube va poindre;
Le bateau a sonné,
Partons vite sans bruit sur l’onde qui verdoie;
On m’a tellement instigué
A aller voir Paris que j’en brûle d’envie.

C’est vrai, mes amis ont raison;
Avant que sur ma tête les ans viennent s’entasser,
Il faut voir, au moins une fois, la ville des villes;
Là on ne parle pas gascon,
Mais cela ne m’arrête guère.

Aujourd’hui l’homme part seul, et le poète reste;
Je te quitte, muse; adieu pour tout le mois de mai;
Je t’ai juré amour pour la vie;
Mais l’amour ne perd rien si un moment on se quitte;
Quand on se revoit après on s’aime davantage!