L’homme, en son âge mûr, comme aux jours de l’enfance,
A besoin d’ignorer..., même son ignorance!
Quand, fière de ses lois, fruits d’un stérile orgueil,
Notre société, plus froide qu’un linceul,
Ne veut pas tenir compte au penseur prolétaire
Du mal qu’on ne fait pas et que l’on pourrait faire,
Sophistes, beaux parleurs, philanthropes fiévreux,
Laissez-nous l’ignorance ou rendez-nous heureux.
. . . . . . . . . . . . . . .
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L’ignorance amplement jouit de l’existence,
Tandis que le mérite, en proie à l’indigence,
Bien souvent du tombeau franchit le noir portail,
Moins usé par les ans qu’usé par le travail.

Ces pensées désolantes mais justes se produisent avec plus de force encore dans les vers suivants:

L’étude a son ivresse, ivresse qui fait mal;
Souvent sa coupe d’or n’est qu’un froid lacrymal!
Que me sert d’admirer, au gré de ma pensée,
Zoroastre, Brahma, Moïse et Confutzée!
D’aimer entendre Homère exalter ses héros,
Ainsi qu’Anacréon chanter l’antique Eros!
De voguer avec Cook sur des mers inconnues,
Ou de suivre Képler jusqu’au delà des nues?
Avec ce don puissant, ai-je plus de bonheur
Que le simple ouvrier qui ne sait que son cœur?
Non! Son sommeil est calme et le mien plein d’orages.
Mes jours les plus heureux ne sont pas sans nuages;
Quand mes sens sont muets, mon cœur est agité;
Il n’est jamais pour moi de douce oisiveté,
Car la faim sait troubler, par sa fièvre nerveuse,
Du poète en travail l’oisiveté rêveuse!..,
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Pour nous, déshérités, nous, moins qu’un grain de paille,
L’étude, ô fils du peuple, est un champ de bataille,
Où, bien souvent, nos jours sont comptés pour des ans;
Tant nos illusions y durent peu d’instants!

Mais le poète n’est pas toujours triste et sombre; quand l’amour l’inspire, ses vers sont empreints d’une grâce, d’une fraîcheur, d’une vérité de sentiment, qui rappellent Properce et Tibulle.

Il dit quelque part:

Je t’aime comme un lis est aimé de l’abeille;
J’aime à te voir sourire et pleurer tour à tour;
Je t’aime quand je dors, je t’aime quand je veille;
La vie est, à vingt ans, un poème d’amour.

Une pièce remarquable, intitulée la jeune fille mourante, nous dévoile toute la tendresse de son âme. Nous en citerons quelques strophes:

Mourir! et pauvre fleur, je ne fais que d’éclore!
O mort, fuis loin de moi, ton nom seul me fait peur!
Sans me laisser vieillir, laisse-moi l’innocence...
A peine ai-je effleuré la coupe du bonheur!

Je ne veux pas mourir sans avoir vu l’automne
Egrener sur mes pas le reste des beaux jours,
Sans me sentir au front, pour dernière couronne
Ces fleurs qui, de l’été, sont les derniers amours.

Jours d’espoir, jour d’amour, pourquoi passer si vite?
Quand on sent son cœur battre et ses sens éveillés,
Le bonheur, avec vous, semble prendre la fuite;
Ingrats! on vous sourit, et déjà vous fuyez!