Connaître ne rend pas plus heureux, je le sais;
On sait tout quand on aime;
Pour un pauvre ignorant comme moi, c’est assez
Que tu sois un emblême.

Emblême du bonheur, hélas! dont palpitait
Ma jeunesse ravie,
Qui chante quelques jours au printemps, puis se tait
Tout l’hiver de sa vie.

Je ne veux pas savoir ton nom. J’aimerais mieux
Que ma voix solitaire
Fût, comme tes accents, l’amour d’un malheureux,
Et mon nom un mystère!

Une particularité remarquable c’est que Labatut n’écrit pas ses vers: il les compose dans le silence et se les récite à lui-même, comme pour endormir ses douleurs. Une autre circonstance non moins curieuse c’est que son incontestable habileté de la forme, il l’a acquise seul, puisqu’il fut son instituteur à lui-même depuis les règles de la grammaire et de la prosodie jusqu’aux délicatesses et aux artifices du langage poétique.

Labatut s’était fait une méthode d’enseignement surtout en vue de gagner son pain de chaque jour. Malheureusement sa santé affaiblie lui enleva cette ressource. C’est alors qu’un jeune officier, neveu de la bonne veuve dont nous avons parlé, pensa à recueillir les poésies du jeune aveugle et à les publier. Mais ce ne fut qu’après les plus vives instances que cet ami parvint à vaincre ses répugnances pour la publicité. Voici ce que Labatut écrivait à ce sujet à cet ami zélé:

«Vous le savez, ce n’est pas un vain désir de célébrité qui m’a fait céder à vos instances et consentir à livrer au public de mauvais vers que j’aurais voulu garder pour moi et pour quelques rares amis, qui sont bien obligés de supporter quelque chose.

»Si jusqu’à présent je m’étais toujours refusé à me faire imprimer, c’est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd’hui, et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je me décide à prendre ce dangereux parti.

La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets;
Aussi, je l’avoûrai, n’est-ce pas sans regrets,
Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue,
Que je livre aux regards mon âme toute nue.

»Mais il le faut, vous le voulez, et puisque c’est une dernière planche de salut, je vais encore m’y hasarder.»

L’épilogue par lequel Labatut termine son livre fait connaître le peu de foi qu’il avait dans le mérite de ses poésies et dans leurs succès.