ÉPILOGUE.

Je suis vaincu du temps.
MALHERBE.

Oh! mes vers, chers enfants, qui n’empêcherez pas
Que, sans postérité, votre père à grands pas
Vers le néant s’avance; et toi, précoce veuve,
Muse, qui dois me suivre en ma dernière épreuve,
Ainsi qu’au Malabar, cadavre sans pitié,
Le mari réclamait sa vivante moitié
Sur une couche où le feu brille;
Pauvres vers, pauvre muse, est-il vrai qu’aujourd’hui
Vous alliez, secouant au grand jour votre ennui,
Traîner ma dolente famille?

Ou bien espérez-vous, aiglons audacieux,
Les regards au soleil, vous perdre dans les cieux,
Et suivant le grand aigle aux sphères éternelles,
Y diriger l’essor de vos naissantes ailes?
Le soleil est trop loin!—Et puis, vous le savez,
Mes vers, je n’aime point l’éclat que vous bravez.
Qu’est-ce que votre amour espère?
A l’angle de la porte, aux bornes du chemin,
Irez-vous par le monde au loin tendre la main
Pour soutenir les jours d’un père?

Enfants, je vous aimais lorsqu’au sein de la nuit
Jaillissant tout à coup de mon cerveau qui luit
Vous sembliez courir dans ma longue crinière,
Ou dérober, brûlants, de mon étroite ornière,
Avec ce bruit de rhythme et de sonorité,
Avec ces vifs reflets qu’une âpre vérité
Revêt comme un brillant plumage.
Ma douleur se complaît à votre premier cri,
Et souvent à vos yeux la farouche a souri,
Vous voyant naître à son image.

La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets.
Aussi, je l’avoûrai, n’est-ce point sans regrets,
Sans cette pudeur fière aux malheureux connue,
Que je livre aux regards mon âme toute nue;
Sanctuaire profond dont l’accès n’est permis
Qu’à notre ange charnel, qu’à de rares amis,
Gloire et soutiens de l’infortune,
Et qui, vivant, hélas! ou sous l’herbe étendus,
Nous entendent encore ou nous ont entendus
Dans l’ombre ou dans les clairs de lune.

Enfants, je vous aimais, car en ces tristes jours,
Où le sort m’enleva famille, espoir, amours,
Et brisa sur l’écueil ma barque d’insulaire,
En cette région que nul soleil n’éclaire,
Vous avez sur mon front fait tomber quelques fleurs.
Mais la saison est froide, et les passants railleurs
Jetteront dans votre besace
Une pierre peut-être au lieu d’un pain pieux,
Au lieu d’un doux poisson le reptile odieux,
Au dard de flamme, au corps de glace;

Et vous me reviendrez désabusés, confus,
Tel qu’un pauvre qui pleure et dévore un refus;
Et vous aurez perdu ce parfum de mystère
Qui charmait autrefois ma couche solitaire;
Tandis que vos pieds nus ne me rapporteront,
Tristes enfants trouvés, que la boue et l’affront,
Ou les épines que l’envie
Sème sur les sentiers de la postérité,
Pour ceux qui vont cherchant dans la célébrité
Le prix d’une orageuse vie.

Malgré ces tristes pressentiments, l’Académie française a décerné d’une voix unanime, un prix de quinze cents francs à ce jeune poète de la nature et du malheur.

FIN.