Palliot, qui prend le titre de secrétaire ordinaire de la chambre du roi, est un ennemi acharné de toute innovation orthographique. Son argumentation reproduit, sauf la modération de la forme et l’élégance du style, celle de Pasquier dans sa lettre à Ramus (voir p. [194]). Abandonnant ce que son émule appelle «la vraye nayveté de nostre langue», il tombe dans l’affectation et le langage pédantesque, dangereux écueil sur lequel était en péril de sombrer le génie de la Renaissance dans l’excès de son zèle de restauration archaïque, si Rabelais n’eût montré le ridicule de la verbocination latiale en la plaçant, d’une façon si comique, au VIe livre de son Pantagruel, dans la bouche de l’écolier limousin. On jugera la manière de raisonner de Palliot et son orthographe par la citation suivante:
«J’inféreray de là que, quelque confusion qu’il y ayt aux dictions proférées, la distinction s’en recognoist à l’orthographe bien reglé, dont le jugement et r’apport s’en fera (affin que ce ne soit point une regula Lesbia, qui se conforme à la diversité de ses applications) sur la déduction de ses motz les uns des autres, par leurs conjugaisons et déclinaisons: ou sur la dérivation du grec et du latin, d’où nous tenons la plus-part de nos termes; voire que nous en tenons des lettres mesmes qui servent de toute notoire distinction en l’escriture, qui est néantmoins toute confuse en sa prolation. Ainsi le z que nous tenons des Grecz parmy nos lettres faict différer noz de nos: l’vn qui sera françois avec ce z, l’aultre qui sera latin avec son s. Ainsi que l’y adverbe de lieu en nostre langue vas-y fera la différence de l’i simple qui sera en latin impératif d’ire: i tu. Ainsi tenans et noz lettres mesmes et noz accentz et noz distinctions et punctuations, comme la plus-part de nos dictions, de ces langues certaines et reglées, la vraye pierre de touche, qui servira à faire recognoistre nostre orthographe plus reglé, sera à ces dérivations, et nous arrester en cela à ce qui en a esté suyvy jusques icy par toute l’antiquité, sans vaciller à l’inconstance et incertitude des nouvelles préscriptions de ces innovateurs, d’un tas de caractêres nouveaux, de nouvelles escrivacheries et telles autres broüilleries modernes, qu’ilz veulent mesmement fonder sur un pilotis si mal asseûré que seroit le commun langage, qui peut estre perverty et corrompu d’ailleurs, soit par l’asnerie des vns, soit par l’insolence des aultres, s’il n’est retenu en bride et en son entier par ceste antienneté d’escriture, sans laquelle nostre langage seroit mesmement desja autant dépravé que noz mœurs.
«..... Ainsi, l’vn de ces desordres provenant de l’aultre, je me serois indifféremment laissé porter de la compassion que j’avois de celuy de nostre orthographe, à la passion de veoir regner ces excês parmi nous, qui m’auroit faict ainsi transporter à les attacquer tout d’vne mesme escarmouche, jusques à charger aussi bien sur le mal-faire et mal-vivre comme sur le mal-dire et mal-escrire. Leur insolence m’ayant poussé à m’en stomacquer si insolemment que de n’avoir pas à moindre contre-cœur l’vn que l’aultre, dont les excez ne cesseront pas plus tost, que je cesseray incontinênt d’estre plus si excessif en telles criticques censures. Esquelles je suppli’ray que l’on ayt plustost esgard à ces recherches et galanteries des motz où je me suis donné libre carrière jusques au bout que non pas aux recharges et contre-battries des maulx, etc.....»
On voit par cette citation, qui eût été inintelligible si je n’avais pris le soin de la ponctuer à la manière actuelle, que l’orthographe de Palliot est aussi lourde et hérissée que son raisonnement et qu’ils sont l’un et l’autre entachés d’une affection aveugle pour les usages surannés.
DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.
Robert Poisson. Alfabet nouveau de la vrée et pure ortografe fransoize et modèle sus iselui en forme de Dixionére. Dedié au roi de Franse et de Navarre Henri IIII, par Robert Poisson équier (Auvile) de Valonnes, en Normandie. Prezenté au roi par l’auteur, se 25 jour d’Aut l’an de Grase 1609. A Paris chez Jérémie Perier, livrère és petis degrez du Palæs, 1609, avec privileje du Roi, pet. in-8.
Parmi les pièces de vers en tête de cet ancien traité d’orthographe, où sont indiquées la plupart des modifications adoptées par l’auteur, on lit ce quatrain:
Vantez tant que voudrez de Ronsard les éqris,
De Ramus, Péletier, Baif, Robert Etiene,
Leurs réformassions d’ortografe ansiene,