C’est dans cette sixième édition qu’une innovation importante fut enfin admise par l’Académie: la substitution de l’a à l’o dans tous les mots où l’o se prononçait a. L’Académie suivit en cela l’exemple donné par Voltaire[20]. Cette modification, qui s’étendit sur un grand nombre de mots, fut accueillie du public avec reconnaissance, malgré l’opposition opiniâtre de Chateaubriand, de Nodier et de quelques académiciens. Maintenant que cette orthographe a prévalu, oserait-on écrire ou même regretter j’aimois, il étoit, qu’il paroisse?

[20] Corneille faisait rimer cognoistre, connoître, reconnoistre, reconnoître, avec naître, renaître, traître, et paroistre avec estre. Vingt-six ans avant l’apparition du Dictionnaire de l’Académie, on lit dans la première édition de l’Andromaque de Racine, acte III, sc. I, ces vers:

M’en croirez-vous? lassé de ses trompeurs attraits,

Au lieu de l’enlever, Seigneur, ie la fuirais,

où l’o est remplacé par l’a dans fuirais, innovation à laquelle Racine crut devoir renoncer, puisque, sept ans plus tard (en 1675), il corrigeait ainsi ce vers, pour se conformer à l’usage:

Au lieu de l’enlever, fuyez-la pour jamais.

Les améliorations dans cette édition ne se bornèrent pas à ces deux grands changements dans l’orthographe; l’uniformité de la prononciation depuis un siècle permit de régulariser en grande partie l’emploi des accents et de supprimer beaucoup de lettres effacées dans la prononciation; l’écriture des dérivés devint plus conforme à celle de leurs simples[21]; enfin l’Académie, en réunissant, par l’introduction des tirets ou traits d’union, les mots ou locutions adverbiales, tenta de remédier à l’inconvénient de laisser séparés des mots qui, lorsqu’ils sont isolés, offrent un sens tout autre que celui qu’ils acquièrent par leur union.

[21] Psaume au lieu de pseaume, incongrûment au lieu d’incongruement, dégrafer au lieu de dégraffer, et souvent et par une fâcheuse rectification, charriage, charrier et charrette, qui, dans les précédentes éditions, s’écrivaient chariage et charier, comme chariot, etc.

Mais, durant les soixante-treize années d’intervalle entre la quatrième et la sixième édition, que de changements opérés en France! Un nouvel ordre de choses était né, et, pour refléter les passions de la tribune et de la presse, le langage avait vu son domaine s’accroître de locutions inconnues aux grands auteurs du XVIIe siècle, à Rousseau, à Voltaire lui-même. En législation, en économie sociale, en administration, tout était transformé, et, dans l’ordre matériel, de grands progrès s’étaient accomplis. Chaque mot concernant la jurisprudence, la politique, les sciences et les arts, exigeait une révision scrupuleuse ou un examen attentif. L’Académie ne devait donc admettre qu’avec prudence et après de longues discussions des néologismes qui pouvaient n’être qu’éphémères. Sous la direction successive des secrétaires perpétuels, MM. Raynouard, Auger, Andrieux, Arnault, Villemain, fut accompli ce grand travail, qui ne dura pas moins de quinze années.

On ne s’en étonnera pas, si l’on songe aux difficultés que présentait la définition de certains mots, tels que Liberté, Droit, Constitution, qui chacun ont occupé quelquefois toute une séance de l’Académie entière, devant laquelle chaque mot, rédigé d’abord par une commission nommée dans son sein, était discuté ensuite, entre MM. de Pastoret, Dupin, Royer-Collard, de Ségur, Daru, etc., pour tout ce qui concerne la jurisprudence ou la législation, l’administration ou la diplomatie;