C’est ainsi qu’il commence son livre, et c’est ainsi qu’il le termine: «Toutes les sciences doivent avoir une science élémentaire pour base; cette base est naturèlement le langage, et il serait difficile d’en établir une autre qui s’accorde mieux avec l’enfance. L’enfant fait des progrès considérables jusqu’à quatre ans, parce qu’il n’est distrait par aucun préjugé; si son intelligence s’affaiblit alors, il faut attribuer cette cause aux préjugés, et surtout à l’enseignement faux du langage, tandis que, si cet enseignement était logique, son intelligence de quatre ans, au lieu de s’affaiblir, grandirait toujours; il vaudrait à dix ans ce que nos jeunes gens ne sont qu’à vingt ans et plus. Si l’on veut bien examiner un enfant de quatre à cinq ans, on verra plus de perspicacité chez lui que dans un enfant de huit à dix ans. Ce phénomène doit avoir une cause (p. 103).»

M. Tell n’en reconnaît pas moins la supériorité de la langue française sur les autres, et les modifications qu’il propose à l’orthographe, pour la simplicité et la régularité, n’ont rien d’exagéré; il réunit en un seul les mots composés toutafait, apeuprès, aucontraire. Les réformateurs modérés peuvent donc se trouver d’accord avec lui sur la plupart des points, sauf la question des participes, qu’il voudrait rendre invariables.

Son opinion sur la réforme de l’orthographe par des améliorations et simplifications successives est ainsi motivée par ce qu’il fait dire à un interlocuteur.

«L’Académie française paraît indifférente aux progrès de la langue, parce qu’elle craint la précipitation et l’engouement; et cependant elle enregistre tous les trente ou quarante ans les progrès réels, sanctionné(s) par l’expérience. C’est ainsi que son Dictionnaire se modifie de quart de siècle en quart de siècle. Sa marche est lente, mais elle est assuré(e), elle va toujours en avant.

«Que fait l’Université? Elle exécute et fait exécuter le progrès positif du Dictionnaire de l’Académie. C’est par ce parfait accord entre le gouvernement, l’Académie et l’Université que la langue française a beaucoup gagné depuis deux cents ans. Il est bien vrai que l’Université est toujours de trente ans en arrière sur les bons grammairiens, et que, dans ce qu’on enseigne aujourd’hui, il y a cent ou deux cents erreurs, préjugés ou absurdités, constatés depuis dix ou vingt ans; mais cet inconvénient est malheureusement indestructible dans l’état des choses établies.

«On a dit que l’Académie n’a point fait de grammaire et que l’Université n’a point publié un seul volume sur la langue; ce fait prouve le respect de l’autorité pour la volonté nationale. En effet, si l’Académie eût fait une grammaire, chacun se serait cru contraint à suivre le code grammatical du corps savant. Si l’Université eût publié un ouvrage quelconque sur la langue, on aurait pu considérer ce livre comme étant obligatoire dans l’enseignement.

«Voilà les motifs qui ont retenu l’Académie et l’Université; elles n’ont publié aucun ouvrage sur la langue que pour mieux faire comprendre que chacun, en France, est libre de parler et d’écrire comme il l’entend. Je termine en disant que l’autorité dans l’enseignement s’est toujours conduit(e) avec sagesse et dignité.»

Ces réflexions sont fort justes et méritent d’être prises en grande considération. En effet, bien que Richelieu eût imposé à l’Académie l’obligation de publier une Grammaire et un Dictionnaire de la langue, et qu’on puisse considérer la Grammaire de Regnier des Marais comme une tentative de l’Académie pour se conformer à cet ordre, on voit combien cette grammaire, malgré tout le respect qui lui est dû, est devenue presque inintelligible et surannée dans ses complications. Cependant il eût été désirable qu’à l’apparition de chaque édition d’un de ses Dictionnaires, l’Académie l’eût accompagné d’une grammaire qui naturellement eût été modifiée selon le progrès des temps. La vue seule de tant de règles et d’exceptions eût engagé l’Académie à la simplifier[208].

[208] M. Tell signale les inconvénients de la multitude des grammaires, qui va toujours croissant, et rappelle que déjà, en 1806, dans un rapport fait par Van Praet à Napoléon Ier, il est dit «qu’il existe un tel monceau de grammaires que seize chevaux attelés pourraient à peine le traîner.» Il est probable que le rapporteur a compris sous le titre de grammaire les dictionnaires, les traités, les critiques, les manuels, rudiments, méthodes, journaux pédagogiques, etc.

L’intérêt que Napoléon Ier apportait à tout ce qui touche à l’éducation est signalé par M. Tell, qui le place au nombre de ceux qui ont voulu établir une langue universelle, moyenne, comme voulut aussi Rivarol que fût la langue française[209]. Dans un ordre du jour Napoléon s’exprime ainsi: