En effet, l’auteur reconnaît, avec une bonne foi parfaite, la nécessité de fixer le sens des mots ainsi que des phrases, de lever tous les doutes, de faire disparaître les équivoques, de prévenir les hiatus et les consonnances désagréables. N’est-ce pas là, je le demande, une tâche impossible à quiconque n’a pas préalablement acquis la connaissance la plus approfondie, la plus minutieuse de la langue française? Nous voici ramenés, avant d’aborder l’étude de la nouvelle écriture, à cette grammaire si complexe, avec ses milliers d’exceptions et de sous-exceptions, objet de tant de malédictions de la part des novateurs. Bien plus, pour accorder ces temps de verbes, ces participes, ces substantifs, ces adjectifs; pour leur conserver sur le papier ces marques euphoniques exigées par notre oreille; pour figurer en phonographie les nombreux homonymes avec l’orthographe étymologique qui les distingue[224], l’étude de la grammaire française ne suffit plus: la connaissance complète du latin et de la basse latinité est indispensable, ainsi qu’une teinture du grec. Quel trouble pour les adeptes de cette nouvelle tachygraphie, auxquels on prescrit de figurer uniquement le son, s’il leur faut combiner les deux systèmes, l’ancien et le nouveau, et s’arrêter avant d’écrire une phrase pour tenir compte des difficultés de l’étymologie et des exigences de la syntaxe!
[224] Voir ce que j’ai dit plus haut, p. [96], de l’orthographe des homonymes, saint, sein, etc., et la discussion de M. Vanier sur le même sujet, p. 326. J’ajouterai que dans tout système phonographique on devra conserver l’ancienne orthographe pour les noms propres, les noms de lieux, etc.
Que deviennent alors les 50 millions d’artisans, de pauvres enfants, de manouvriers des villes et des campagnes qui, en France, en Belgique, en Suisse, dans tous les pays de langue française, devaient être émancipés de l’ignorance en une ou deux saisons d’école? Les voilà ramenés aux difficultés de la grammaire et aux études grecques et latines dont on prétendait les dispenser.
Quant à ceux qui ont reçu cette instruction si pénible à conquérir, peut-on espérer qu’ils adoptent jamais une nouvelle manière d’écrire, même simplifiée, si elle ne les dispense pas de se rappeler continuellement l’ancienne, pour la solution des cas litigieux? L’étranger instruit, mais peu exercé à la prononciation, le savant, le législateur, ne croiront jamais parvenir à être bien compris dans cette écriture figurative des sons. Chacun des mots anciens, par sa configuration devenue familière, par les radicaux si souvent transparents sous l’enveloppe graphique, réveille pour nous le souvenir de ses congénères et de sa signification[225].
[225] Voir aussi p. [96] et [374].
Sans doute, s’il s’agissait uniquement de former un peuple ignorant, sans passé littéraire, à une rapide connaissance de la lecture et de l’écriture française, la méthode phonétique aurait de grands avantages; mais pour une nation riche d’une littérature qui date de huit siècles, ses vocables, ses syllabes même, font, pour ainsi dire, partie intégrante de son histoire intellectuelle; les transformer de fond en comble, c’est rompre la chaîne non interrompue des traditions où s’est formé son génie.
Dans les chapitres, suivants, M. Raoux applique son système de phonographie à plusieurs langues de l’Europe. En ajoutant à son alphabet des signes de l’e double aigu (ë), l’i mouillé (ï), et les trois nasales én, ωn, un, il possède, d’après l’auteur, la gamme complète des sons du bel idiome des troubadours. Quant à la transcription de l’italien, je n’en vois pas trop l’utilité pour nous, surtout quand on renonce à figurer l’accent tonique.
J’en dirai autant de l’espagnol et du latin, à l’écriture phonographique desquels l’auteur consacre quelques pages. Sa transcription de l’allemand, pour être fidèle, nécessiterait l’addition de nouveaux signes pour le h et le ch fortement aspirés. Mais c’est pour nous transcrire fidèlement la prononciation de l’anglais que la nouvelle méthode serait inappréciable. Elle remplacerait avec une supériorité incontestable le système de voyelles chiffrées usité dans les meilleurs dictionnaires anglais-français.
Il serait donc désirable qu’en tête des dictionnaires anglais, arabes, turcs, aussi bien que de ceux des patois des langues de l’Europe, on représentât la prononciation dans un système phonographique perfectionné et convenu entre les linguistes. Une page, placée en tête de chacun de ces lexiques, suffirait pour tracer toutes les règles de lecture de cet alphabet véritablement phonétique. Avec l’aide du temps, les personnes studieuses en prendraient l’habitude, et le pas, difficile à franchir, pour la constitution d’un alphabet européen et d’une écriture européenne serait plus tôt accompli. Je m’unis donc, pour cette application importante, aux vues de l’auteur, si bien développées dans ses dernières pages, que je dois renoncer à analyser. Cet art nouveau, auquel il s’est voué, n’a pas encore dit son dernier mot; il est en instance devant les corps savants, les universités et les académies. Loin de faire reculer la philologie comparée et la science rationnelle du langage, il ne peut que leur procurer de nouveaux moyens d’analyse.
Dans le Supplément à l’ouvrage précédent, publié un an plus tard, et dont je n’avais pas connaissance lors de ma première édition, M. Raoux reprend la question de la constitution de l’alphabet phonographique d’après les observations qui lui ont été transmises par les différents comités fondés en Suisse, en Belgique et en France, pour la réforme orthographique. La majorité des phonographes qui les composent s’étant prononcée pour l’adoption d’un alphabet sans signes nouveaux[226], il a cru devoir acquiescer à ce vœu, tout en réservant son alphabet primitif pour une phase ultérieure de la reforme.