Albert Hetrel, correcteur d’imprimerie. Code orthographique, monographique et grammatical. Nouvelle méthode donnant immédiatement la solution de toutes les difficultés de la langue française. Deuxième édition. Paris, Larousse et Boyer, 1867, in-12 de XXIII et 276 pp.
M. Émile de Girardin a accepté la dédicace de cet intéressant ouvrage. De la lettre qu’il adresse à l’auteur à ce sujet, je crois devoir extraire les passages suivants:
«Je n’accepte pas l’expression de votre reconnaissance, mais j’accepte la dédicace de votre livre. Il est curieux, ce qui le rendra instructif. Du désir qu’il donne de le parcourir naîtra bientôt l’habitude de le consulter.
«Que d’innombrables fautes journellement commises il relève! Que d’inexplicables contradictions, passant généralement inaperçues, il signale!
«Mais ce qu’il révèle surtout, c’est à quel point l’arbitraire règne encore, en France, dans le langage. Où les exceptions à la règle sont si nombreuses, ne peut-on pas dire de la règle qu’elle n’est qu’une exception à l’exception et qu’il n’y a pas de règle? Le langage est un art; il n’est pas encore une science. Ce qu’il faudrait, c’est qu’il en devînt une. L’art vaut ce que vaut l’artiste; la science vaut par elle-même. Ce qui caractérise l’art, c’est la personnalité, c’est la diversité; ce qui caractérise la science, c’est l’universalité, c’est l’unité. Ce qui la caractérise encore, c’est d’être essentiellement progressive, c’est de tendre constamment à convertir les obstacles en moyens et les problèmes en solutions. Si, au lieu d’être un art, le langage était une science, il n’épargnerait rien pour devenir de plus en plus simple, de plus en plus précis, de plus en plus facilement correct. La règle ne fléchirait plus sous l’exception; ce serait l’exception qui disparaîtrait sous la règle. Si la science du langage était moins imparfaite, croit-on que l’art du langage y perdît? Je ne le crois pas.
«Partout, en Europe, les peuples abaissent maintenant les barrières qu’ils s’appliquaient autrefois à rendre infranchissables... Une barrière qui ne s’est pas abaissée, c’est celle que met entre les nations la différence des langues. Arrivera-t-on, un siècle ou l’autre, à l’adoption d’une langue universelle? Je n’en doute point... Chemins de fer et télégraphes électriques, ces inventions d’hier, mènent chacune des grandes parties du monde à l’unité d’usages et de lois, de mœurs et de modes, de mesures et de monnaies. A son tour, cette unité mènera à l’unité de langue, comme une conséquence mène à une autre conséquence. Cette langue commencera par n’être qu’une langue auxiliaire, deviendra la langue internationale, et finira par être la langue définitive. De cette langue, que la nécessité s’appliquera à rendre aussi simple que possible, disparaîtront tous les mots qui n’ont plus de sens, tous les mots qui n’ont pas de sens, tous les mots qui ont plusieurs sens. Il y aura un mot pour chaque chose, mais pour chaque chose il n’y aura plus qu’un seul mot. Formation, déclinaison, genre, orthographe et prononciation des mots, conjugaison des verbes, seront assujettis à des règles invariables, faciles à apprendre, faciles à retenir.
«Il fut un temps où généralement le paysan français ne savait parler que le patois de sa province. Il est rare maintenant, et il devient chaque jour plus rare, que ce paysan ne sache pas à la fois et le patois de «son pays» et la langue de sa patrie. On peut même ajouter que, depuis que le paysan apprend l’une, il désapprend l’autre. Les patois s’en vont; je me trompe, il faut dire: ils se succèdent; car un temps viendra où, l’Europe ayant sa langue commune, parler allemand, parler anglais, parler espagnol, parler français, parler italien, ce sera parler patois. Mais jusqu’à ce que ce temps arrive, temps qui peut être proche, mais temps aussi qui peut être loin, tout ce qui aura pour but et pour effet de dévoiler les difficultés et les irrégularités dont les langues actuelles sont hérissées méritera d’être hautement et chaudement encouragé.»
L’auteur du Code orthographique ne s’est pas donné pour but de redresser les contradictions et les vices de notre écriture, mais seulement de présenter en bon ordre et d’une façon claire et facilement saisissable la solution de toutes les difficultés qui se rencontrent dans l’emploi de nos meilleurs lexiques. Il s’exprime ainsi à ce sujet: «Pendant sa longue carrière de correcteur d’imprimerie, l’auteur n’a pas manqué de se convaincre qu’il y a dans la langue un grand nombre de points douteux, au sujet desquels les écrivains les plus habiles sont exposés à faire des fautes. Nécessairement ces fautes ont dû passer des milliers de fois sous ses yeux, comme sans doute le prêtre, pendant la durée de son sacerdoce, entend chaque jour, au tribunal de la pénitence, confesser à peu près les mêmes péchés. Il arrive parfois aux littérateurs d’employer des expressions condamnées par l’Académie ou de s’écarter des règles qu’elle a exposées et consacrées. Les dictionnaires sont si incomplets, si fatigants à consulter, que le plus souvent les gens de lettres hésitent à entreprendre des recherches PRESQUE TOUJOURS INUTILES, et préfèrent s’en rapporter au correcteur, qui, par profession, est obligé de connaître imperturbablement toutes les espèces de difficultés.
«Et pourquoi la plupart des recherches sont-elles infructueuses? C’est qu’un grand nombre de solutions manquent dans ces livres, et que celles qui s’y trouvent sont rarement classées à l’endroit même où l’écrivain qui en a besoin pourrait être tenté de les chercher. On les a semées au hasard, un peu partout, et comme personne n’a le temps de lire en entier un volumineux dictionnaire, personne ne les connaît, et chacun se fait à soi-même sa langue, selon son caprice ou selon son goût.»
M. Hetrel s’est proposé d’apporter un remède efficace à ce grave inconvénient. Pendant une vingtaine d’années passées à corriger des épreuves, il a soigneusement pris note des cas douteux, à mesure qu’ils se présentaient dans ses lectures. Étudiant sans cesse les dictionnaires et les grammaires, cherchant des exemples dans les écrivains les plus célèbres et comparant entre elles les diverses autorités en matière d’orthographe et de langage, il s’est enfin arrêté aux solutions qu’il publie aujourd’hui.