Au début de son premier article sur l’orthographe, cité ci-dessus, il revendique pour la science d’écrire correctement son vrai nom: orthographie. Cette demande, réitérée presque par tous ceux qui ont écrit sur la langue française, prouve suffisamment l’opportunité du changement en question, réclamé par la logique et l’accord avec d’autres termes scientifiques de la même catégorie, géographie, calligraphie, typographie. Dans plusieurs traités de grammaire on voit déjà apparaître les mots graphie et orthographie.
M. Jullien, sans partager sur tous les points les opinions des néographes, ne méconnaît pas ce qu’il y a de bon dans leurs systèmes, et s’élève avec force contre tous ceux qui, à l’exemple de Charles Nodier, jugent ces questions avec prévention et légèreté.
«Nous nous rappellerons, pour nous, dit-il, que la langue française et son orthographe intéressent quarante millions de personnes, et nous ne croirons jamais que des changements qui s’opèrent graduellement depuis trois siècles puissent être combattus par des épigrammes ou condamnés comme de pures folies.»
Mais, dans ce travail, M. Jullien se borne à donner un résumé très-succinct des systèmes de Regnier des Marais, de Dangeau, de Buffier, de Du Marsais, de l’abbé Girard, de Duclos, de Beauzée, dont il est fervent admirateur, de Domergue et de Marle; et comme conclusion de ce chapitre, il exprime son opinion sur l’ensemble des propositions de ces néographes. Il approuve le retranchement d’une des doubles lettres non étymologiques (Du Marsais), et même étymologiques (Duclos); la substitution des f et des t aux ph et th (Duclos) et le remplacement des x et des z comme marque du pluriel par le signe caractéristique et uniforme: la lettre s.
Ses idées personnelles sur la réforme de l’orthographe se trouvent plus développées dans un article spécial, faisant partie de ses Thèses de grammaire. Cet article est sous forme de dialogue et porte pour titre: La Partie de dominos. A cet égard nous prenons la liberté d’exprimer notre regret que le récit principal soit entrecoupé de dialogues relatifs au jeu, qui troublent l’attention et ne peuvent intéresser personne.
Dans ce travail on remarque un passage où l’auteur oppose une objection fort grave aux idées purement phonographiques. Le lecteur va en juger:
«Vous voyez par là que, chez nous, c’est réellement l’écriture qui est le principe de la prononciation correcte dans la bonne compagnie; et cela seul vous montre combien sont réellement ignorants du français ceux qui posent le principe contraire, qui croient bonnement que les langues en sont encore au point où elles étaient avant l’invention de l’alphabet. C’est vraiment leur faire trop d’honneur que de discuter sérieusement leurs propositions. Mais ce qu’il y a de curieux, c’est qu’eux-mêmes ne savent pas du tout où leur principe les mène; que, tout en niant l’action de l’écriture, non-seulement ils ôtent ou remettent les lettres que l’écriture seule nous fait prononcer dans quelques circonstances, mais qu’encore ils séparent les uns des autres des mots ou groupes de sons qui n’ont d’existence individuelle qu’en vertu de nos habitudes d’écrire. Pour l’oreille, les articles ne se séparent jamais de leurs substantifs, ni les compléments placés avant le verbe, du verbe qui les régit, ni le pronom du verbe dont il est le sujet, ni la préposition de son complément. Il est donc ridicule, dans ce système, de faire deux ou plusieurs mots de je dors, nous aimons, jusqu’à lui, qu’est-ce à dire; il faut écrire en un seul jedor, nouzémon, juskalui, kèsadir, etc.
«Tout le monde connaît l’extrême mobilité de notre accent[227], et, qu’en se portant toujours sur la dernière syllabe sonore des sections de nos phrases, il coupe celles-ci en un certain nombre de petites prolations dont notre oreille est uniquement frappée, et dans lesquelles elle ne distingue aucunement ces divisions artificielles que nous appelons des mots, que la plume seule nous fait sur le papier détacher les uns des autres. Cette horrible écriture sanscrite, où tous les sons d’un discours sont écrits exactement à la suite sans aucun intervalle, est donc le type de perfection que nous offrait enfin de compte l’Appel aux Français, quoique les autres n’aient pas osé le dire, ou que plutôt ils ne l’aient pas compris: et, en admettant, si vous le voulez, l’accentuation finale des sections de phrase comme des points naturels de séparation dans le langage et l’écriture, les premiers vers de l’Art poétique, par exemple, devraient être représentés ainsi:
[227] L’accent oratoire. L’accent tonique dans les vers cités porte aussi sur les mots c’est et art compris dans les groupes.
Sètanvin qôparna suntèmèrè rôteur