Pan sedelardèver zatin drelaôteur;
et non pas comme l’auraient donné nos réformateurs (Appel aux Français, p. 13 à 48):
S’et an vin q’ô parnasse un tèmèrère ôteur
Panse de l’ar dè vers ateindre la hôteur.
En le divisant ainsi, ils ont certes rendu plus facile la lecture et l’intelligence de leur transcription, mais ils ont par cela même menti à leur principe, puisqu’ils ont introduit des divisions, exigées par le dictionnaire, que la voix ni l’oreille ne reconnaissent aucunement.»
Je donnerai plus loin l’analyse du système de M. Jullien, qu’il a reproduit dans d’autres écrits. Je ne toucherai ici qu’une particularité que l’auteur a eu raison d’abandonner ensuite.
M. Jullien dit «que la réforme de l’orthographe, pour être raisonnable, doit comprendre deux mouvements: l’un de retour ou de recul, l’autre d’allée ou de progrès.» Ce mouvement de retour consisterait à rétablir les lettres caractéristiques, radicales, d’abord ajoutées à tort par les savants, et ensuite supprimées dans un certain nombre de mots de la même famille.
En émettant cette proposition M. Jullien a pour but de conserver aux mots d’une origine commune le signe caractéristique de leur parenté. D’après ce système, il faudrait rétablir la lettre étymologique s dans les verbes écrire, décrire, récrire et dans les dérivés (écriture, écrivain, etc.), pour les mettre d’accord avec inscrire, description, etc.; il faudrait écrire respondre, à cause de responsable, correspondre, etc.; destruire, à cause de destruction; souspçon, souspçonner, à cause de suspect; coulpable, à cause de inculper, etc.
Il faut savoir gré à M. Jullien d’avoir abandonné plus tard cette idée. Autrement il aurait fallu renchérir sur l’orthographe de la première édition du Dictionnaire de l’Académie et écrire: eschelle, à cause de escalier, escalader; arrest, à cause de arrestation; escole, à cause de scolaire, scolastique; contract, à cause de contracter, etc. Il serait difficile de démontrer les avantages de ce recul, tandis que les désavantages en sont évidents. Le perfectionnement d’une orthographe doit avoir pour but la représentation fidèle de la bonne prononciation, consacrée par l’usage, tout en tenant compte des terminaisons grammaticales et des signes de grammaire; par conséquent son rôle est de supprimer les lettres inutiles, muettes, si toutefois leur retranchement n’apporte pas une confusion nuisible, en empêchant de reconnaître la véritable signification des mots, comme si, par exemple, on écrivait les cors au lieu de les corps. M. Jullien, qui dit que notre orthographe intéresse quarante millions de personnes, paraît oublier que les lettrés n’en composent qu’une faible partie, et pourtant il est évident qu’il faudrait avoir étudié l’histoire de notre langue et être latiniste consommé pour savoir écrire d’après ce système, heureusement tombé en désuétude depuis 1740. Nos paysans, nos ouvriers, connaissent le mot école, mais il y en a qui ignorent même l’existence des mots scolaire et scolastique; il en est de même pour écrire et proscrire, prescrire, etc.; la multitude serait donc exposée à écrire mal, et pourtant l’écriture correcte ne doit pas être le monopole d’une minorité. Pour ceux qui se soucient de la parenté des mots, je ne vois pas de difficulté, et ils ne seront pas embarrassés pour reconnaître que décrire et description ont une origine commune, bien que formés dans des conditions différentes.
Mais outre le trouble dans la mémoire qui résulterait de cette introduction de lettres inutiles, il y a une autre question plus grave encore: c’est celle de la prononciation. M. Jullien ne se dissimule pas que cette orthographe amènerait avec le temps à prononcer ces lettres radicales; on prononcerait donc escrire, coulpable, contract, etc. Or, la formation des mots obéit à une autre loi que celle de la conservation servile des lettres caractéristiques; elle est soumise aux exigences de l’euphonie, à l’harmonie de sons propre à chaque langue. Ainsi l’on peut constater que l’ou ne souffre pas la lettre l suivie d’une ou plusieurs consonnes, tandis que cette agglomération peut avoir lieu après l’u; c’est pourquoi on a coupable et inculper, soufre et sulfureux, voûte et évolution, etc. Le ct sonnerait mal à la fin du mot contract, mais la voyelle suivante en facilite la prononciation dans le verbe contracter. Il serait peu harmonieux de prononcer à la lettre le mot souspçon où se heurtent trois consonnes de suite. Dans le vieux français on écrivait et sans doute on prononçait souspeçon (voir le tableau, page [112]), mais dès l’instant qu’obéissant au génie abréviatif de notre langue la voyelle e tomba, elle entraîna forcément dans sa chute la lettre s pour rendre la prononciation douce. Notre langue actuelle se compose, comme on sait, de deux couches de mots dont la démarcation est très-sensible; il serait téméraire de vouloir ramener les mots éclos sous l’influence du génie national, comme écrire, soupçon, à revêtir l’uniforme des mots calqués par les savants sur le latin, tels que scribe, proscription, suspect, suspicion. Or l’introduction des radicales muettes ne suffirait même pas, il faudrait encore changer très-souvent les voyelles qui les précèdent, et par conséquent dénaturer les vocables. Il faudrait donc, sacrifiant les mots vraiment français aux mots forgés par les savants, accueillir: culpable, suspçon, sulfre, etc. Cette unification arbitraire dénaturerait à la fin l’essence même de la langue.