Son traité des Principales étymologies de la langue française est un dictionnaire des racines qui entrent dans la composition des mots de notre langue, précédé d’une étude de la formation des vocables. Ce travail intéressant, devenu utile depuis que l’on a renoncé aux dictionnaires disposés par racines, jette quelque lumière sur plus d’une question orthographique. Nous en extrayons un passage relatif aux doubles consonnes, du moins à celles qui n’ont aucune raison de subsister dorénavant dans notre langue:
«Les consonnes ont été doublées, surtout quand il s’est agi des nasales ou des dentales, par des raisons tout à fait étrangères à l’étymologie proprement dite, et qui n’ont pas moins contribué à rendre la formation des mots irrégulière en apparence. Ainsi homme, femme, avec deux m, viennent de homo et de femina, qui n’en ont qu’une; bona a formé bonne, donare, donner, et christiana, chrétienne, si l’on n’aime mieux tirer ce dernier du masculin chrétien. La raison de tout cela, c’est que les syllabes dont il s’agit étaient nasales en latin ou du moins ont été prononcées nasales chez nous pendant la formation de notre langue; et c’est pour conserver dans l’écriture la nasalité entendue qu’on a écrit homme, femme, donner, chrétienne. C’est qu’alors on prononçait un hon-me, une fan-me, don-né, chrétiain-ne, etc. Aujourd’hui que nous prononçons avec les voyelles orales et ouvertes ho-me, fa-me, do-né, crétiè-ne, etc., nous nous étonnons à bon droit d’une orthographe qui contrarie également l’étymologie et notre prononciation.
«D’autres consonnes ont été doublées ou dédoublées par des raisons qu’on peut nommer d’épellation, parce que les règles données à cet égard viennent de la manière dont nous épelons les lettres pour les assembler dans les syllabes. Je prends pour exemple le verbe appeler, tiré du latin appellare; il n’a qu’une seule l, tandis que le latin en a deux; au présent de l’indicatif il reprend les deux ll, j’appelle, comme l’indique le latin appello; mais il en perd une de nouveau au pluriel, nous appelons. Tout le monde comprend d’où vient cette marche singulière. Quand la dernière syllabe est sonore, la pénultième est muette; et alors l’e ne doit être suivi que d’une consonne. Au contraire, quand la dernière est muette, la pénultième est sonore; et l’on sait qu’un moyen fort ancien chez nous de marquer l’e ouvert, a été de doubler la consonne suivante, surtout à l’époque où les accents étaient inusités, c’est-à-dire jusqu’à la fin du dix-septième siècle. C’est pour cela qu’on écrit j’appelle, et j’appellerai, et d’un autre côté appelant et j’appelais. L’orthographe latine n’a eu sur ce changement qu’une très-faible influence, puisque nous avons quelquefois mis deux consonnes où il n’y en avait qu’une en latin, comme dans cruelle, venu de crudelis, muette venu de muta, fidèle même, qu’on écrivait fidelle au temps de Louis XIV, quoiqu’il fût venu directement de fidelis, où il n’y a jamais eu qu’une seule l[228].»
[228] Voir p. [403], la manière dont la Bruyère orthographie ce mot.
Les considérations émises par M. Jullien dans la Revue de l’Instruction publique ont trop d’importance pour ne pas être reproduites intégralement.
Questions universitaires.—De la nécessité de quelques réformes dans l’orthographe française.
«Par un arrêté royal en date du 25 janvier dernier, le roi des Belges a nommé une commission qui doit s’occuper de ramener à l’uniformité l’orthographe de la langue flamande. Cet arrêté, pris en lui-même, n’intéresse que ceux qui parlent ou écrivent le flamand; il ne nous occuperait donc pas s’il n’était précédé d’un rapport du ministre de l’intérieur, dont quelques considérants s’appliquent d’une manière toute spéciale à la langue française et méritent ainsi l’attention des hommes sérieux de tous les pays.
«Je transcris ces lignes importantes:
«En vous faisant cette proposition, Sire, mon intention n’est nullement d’imposer une orthographe officielle, mais il importe qu’il y ait accord entre le système orthographique enseigné dans les établissements de l’État, et le système adopté par les philologues et les hommes de lettres qui sont les seuls juges compétents de la matière. La commission dont j’ai l’honneur de proposer l’institution aura donc à continuer l’œuvre commencée en 1835 et à rechercher les moyens d’arriver à l’unité désirable. Le gouvernement, après avoir pris connaissance de son travail, et tout en respectant la liberté individuelle, pourra adopter et préconiser, dans les limites de ces attributions, les règles établies par la commission. L’autorité morale de cette commission suffira, j’en ai la conviction, pour rallier les opinions les plus divergentes et ramener à un système uniforme tous ceux qui s’occupent de la culture des lettres flamandes.»
«Mettez françaises à la place de ce dernier mot, et les principes qui ne touchent dans la proposition belge qu’à un petit peuple et à un petit coin de terre, vont s’adresser au monde entier. Ils intéresseront surtout les Français, dont l’écriture est tellement irrégulière qu’il n’y a pas de règle pour un tiers peut-être de leurs mots; ou que les règles, si l’on consent à prendre pour régulateur le Dictionnaire de l’Académie, sont tellement capricieuses qu’il n’y a pas un homme au monde qui les puisse posséder.