«Ajoutez qu’à l’entrée de toutes les carrières, et surtout des carrières administratives, des devoirs sont dictés aux aspirants pour s’assurer de la connaissance qu’ils ont de l’orthographe de leur langue; qu’il n’y a pas pour eux d’autre moyen de se tirer d’affaire que de connaître par l’usage ou de savoir par cœur les mots qui leur sont donnés; et que si quelqu’un s’amusait à faire entrer dans la dictée des mots choisis exprès parmi les inusités, les juges ne seraient pas plus capables de corriger les copies que les concurrents de les écrire sans faute.
«Cette assertion peut sembler exagérée à ceux qui n’ont pas étudié de près la question. Elle n’est que rigoureusement vraie. On connaît l’ouvrage intitulé: Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie, où feu Pautex relevait les contradictions et erreurs matérielles qui fourmillent dans cet ouvrage. M. Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, signale à tout moment à l’Académie des contradictions formelles dans l’écriture des mots dérivés ou composés des mêmes éléments. On peut surtout reconnaître l’étendue du mal dans le volume de M. Blanc intitulé: Enseignement méthodique de l’orthographe d’usage sans le secours du grec et du latin. Cet auteur prend pour base de son travail le Dictionnaire de l’Académie; il n’a aucun désir de le critiquer; mais à propos des diverses catégories de mots qu’il établit pour en favoriser l’étude mnémonique, il cite les exceptions; et celles-ci sont si nombreuses qu’on ne saurait quelquefois dire où est la règle. J’en citerai deux ou trois exemples, car cela vaut mieux pour convaincre les lecteurs que des assertions générales comme celles que je viens d’écrire. Parmi les substantifs en ment tirés des verbes en ier ou yer (p. 102), il y en a seize qu’on peut écrire avec ou sans e intérieur: aboiement et aboîment, etc.; il y en a vingt et un où l’e reste toujours: balbutiement, etc.; il y en a quatre où l’e reste, mais précédé de l’y: délayement, etc.; il y en a trois enfin où l’e ne doit pas paraître: châtiment, dénûment, éternument. Remarquez même que, de ces trois, le second prend l’accent circonflexe que les deux autres rejettent. Parmi les verbes en oter, qui sont au nombre de quatre-vingt-quatre, soixante et un seulement ont un t simple; les vingt-trois autres le doublent sans qu’aucun changement dans le son ni aucune raison étymologique justifient ce changement d’orthographe.
«Je voudrais trouver une liste des verbes en eter et eler[229]. Je ne sais pas précisément combien nous en avons, mais il y en aurait deux ou trois cents que je n’en serais pas surpris. Or ces verbes présentent cette particularité, que partout où la dernière syllabe est muette, l’e qui la précède doit devenir ouvert. Cet è ouvert se marque soit par un accent grave comme dans geler, je gèle, acheter, j’achète; soit en doublant la consonne intermédiaire: appeler, j’appelle, jeter, je jette; et chacun voit déjà combien il est difficile de se rappeler, sans aucune raison déterminante, le choix qu’il faut faire entre ces deux orthographes. Mais il y a plus; pour un grand nombre de ces verbes, l’Académie ne donne pas d’exemple où le dernier e soit muet, de sorte que l’écrivain restant libre de choisir entre les deux méthodes, le juge, à son tour, est libre de le condamner, quelque voie qu’il ait suivie.
[229] Voir le Code orthographique de M. Hetrel, p. 219 et 224.
«Sans doute, selon l’expression du ministre belge: «il n’est pas du tout ici question d’imposer une orthographe officielle,» chacun reste libre d’écrire comme il lui plaira, à la seule condition de passer pour un ignorant si son écriture s’écarte trop des habitudes reçues: mais, dans un pays comme la France, où l’administration étend ses branches jusqu’aux plus extrêmes limites, où les écritures jouent un rôle si étendu, selon quelques-uns même si exagéré, au moins serait-il bon que notre orthographe courante fût soumise à un système régulier, et ne dépendît pas uniquement du caprice de quelques académiciens, si ce n’est plutôt, comme on l’a dit avec raison, de celui des correcteurs de l’imprimerie où le dictionnaire est mis sous presse.
«Notez que ce dont il s’agit ici s’est déjà fait ailleurs. L’Italie a un système d’orthographe qui ne laisse à peu près aucune hésitation à qui entend prononcer un mot; l’Académie espagnole a fait le même travail sur sa langue. Tout le monde reconnaît aujourd’hui l’immense avantage de ce changement à l’ancienne coutume: en a-t-on pu montrer un seul inconvénient, si petit qu’il fût? Non, il en serait d’un système régulier d’orthographe comme de notre système métrique, comme des billets de banque de cent francs et des coupures inférieures qu’on va nous donner. Avant l’essai, il se trouve quantité de gens pour s’effrayer des malheurs que ces créations vont amener; et l’on s’étonne quand elles sont accomplies qu’elles n’aient fait que du bien et que personne n’ait songé à s’en plaindre.
«Je sais que chez nous toutes les fois qu’il est question d’une réforme orthographique, on se figure une tentative comme celle qui fut faite en 1829, sous la direction de M. Marle, par une fraction de la Société grammaticale de Paris. Cette écriture, dont les modèles se trouvent dans le petit volume intitulé Appel aux Français, fut reproduite alors dans tous les journaux, et la proposition succomba bientôt et justement sous le ridicule, parce que c’était, non pas une réforme, mais un renversement total de notre manière d’écrire.
«Une réforme est tout autre chose. Elle se compose de modifications, fort peu sensibles quand on les prend une à une, et qui toutes ensemble produisent pourtant une différence notable. J’ouvre la grammaire de Regnier des Marais, imprimée en 1706, mais qui représente l’orthographe du dix-septième siècle: je trouve en quelques lignes auroit, que nous écrivons aujourd’hui aurait; celuy, et nous mettons celui; receu où nous mettons reçu; desja, où nous mettons déjà; esté, pour été; cy-dessus, pour ci-dessus, etc.[230]. Tous ces mots ont subi la réforme: y a-t-il quelqu’un qui le regrette aujourd’hui? Et qu’on se garde bien de croire que cette réforme se soit arrêtée depuis; elle a continué sa marche insensible, mais constante. Au commencement de ce siècle, on écrivait appercevoir, aggréger, les enfans; nous écrivons apercevoir, agréger, les enfants, etc. Et dans vingt ans, sans doute, on écrira beaucoup de mots autrement que nous ne le faisons.
[230] Voir plus haut, p. [256].
«Il ne faut donc pas croire qu’une réforme soit toujours une révolution, ni la condamner par cela seul. Cette façon de se jeter dans les extrêmes empêche d’apprécier avec équité les propositions nouvelles et de comprendre ce qu’elles ont d’avantageux. En fait, ceux qui ont voulu maintenir envers et contre tous l’écriture ancienne comme le faisait Regnier des Marais à la fin du dix-septième siècle, et ceux qui ont voulu la sacrifier entièrement à la prononciation, comme au seizième siècle Ramus, Meigret, Pelletier, comme Domergue en 1805 dans son Manuel des étrangers amateurs de la langue française, ou en 1829 les auteurs de l’Appel aux Français, ne devaient avoir et n’ont eu aucun succès. Ces derniers faisaient rire à leurs dépens, et avec raison, parce qu’ils écrivaient un jargon qu’on ne pouvait comprendre; ceux-là dans le temps même qu’ils soutenaient le z comme marque du pluriel après les e fermés, les beautez, les trepassez, ou la distinction nominale de l’i voyelle et de l’i consonne, de l’u voyelle et de l’u consonne, voyaient s’introduire d’une part le j et le v qui supprimaient leur distinction, de l’autre les accents qui permettaient d’écrire avec une s les beautés, les trépassés.