«Mais si les uns et les autres se perdaient dans des propositions insensées et impraticables, les grammairiens philosophes demandaient tout simplement que les changements inévitables de notre orthographe fussent dirigés par des règles fondées sur la raison, au lieu d’être abandonnés aux caprices de l’usage. Du Marsais proposait de dédoubler les consonnes doubles quand elles ne se prononçaient pas et qu’elles contrariaient l’étymologie. Il écrivait home, de homo, doner, de donare, persone, de persona, et de même anciène, naturèle, d’après les masculins.
«Duclos allait un peu plus loin que Du Marsais. Il retranchait une des consonnes doublées quand elle ne se prononçait pas, quelle que fût l’étymologie. Il écrivait donc ocasion, comun, coriger, malgré le latin occasio, communis, corrigere; et cette suppression n’a rien qui doive effrayer: car l’étymologie est suffisamment indiquée par une seule consonne, d’autant plus que, dans les composés surtout, la première n’est pas une lettre radicale, mais une lettre changée le plus souvent par euphonie. Dans occasio, oc est pour ob; dans corrigere, cor est pour cum; et ainsi le double c, le double r, nous représentent non pas une étymologie réelle, mais une habitude reçue chez les Latins, qui n’a jamais existé chez nous, et que, par conséquent, nous n’avons aucune raison de maintenir.
«Il en est de même des nasales doublées au féminin de nos adjectifs ou dans nos verbes, comme bon, bonne, ancien, ancienne, don, donner, qui représentaient autrefois une prononciation nasale, laquelle subsiste encore chez quelques vieillards, chez ceux surtout qui ont vécu longtemps dans la province. Bonne, ancienne et tous les autres féminins analogues, se prononçaient comme le masculin suivi de la négation ne, bon ne, ancien ne; et c’était pour peindre ce son nasal qu’on avait doublé l’n. Donner se prononçait de même don né; homme, on me; femme, fan me. Dans nos adverbes en mment, savamment, prudemment, le son du masculin était aussi conservé; on entendait savant ment, prudent ment, comme grammaire se prononçait grand’mère, ainsi que le montre le mot de Martine dans les Femmes savantes. Dans ces conditions, le doublement de l’n ou de l’m était rationnel; il est déraisonnable aujourd’hui que nous avons renoncé à cette prononciation nasale si multipliée dans notre ancienne langue; et puisque nous disons bone, anciène, savament, prudament, ne serait-il pas convenable de supprimer le signe d’une nasalité qui existait autrefois, qui n’est plus aujourd’hui et ne se rattache d’ailleurs à rien du tout?
«Duclos substituait encore des f et des t simples aux ph et th. Il écrivait fantaisie, fantôme, frénésie, trône, trésor, au lieu de phantaisie, phantôme, phrénésie, thrône, thrésor. Ces changements sont maintenant adoptés partout; et il faut bien reconnaître que personne ne s’en plaint. L’usage a résisté pour philosophie, physique, diphthongue et beaucoup d’autres. Mais les exemples précédents font facilement prévoir un temps où l’on étendra l’emploi des mêmes signes à toutes les choses semblables.
«Les terminaisons en ant et ent sont très-communes chez nous; elles ont avec le même son la même signification. Aussi Dangeau avait-il pris le parti de les écrire sans exception par ant; et j’avoue que quand l’e n’est pas une lettre radicale, je ne vois aucune raison pour le préférer à l’a. Ainsi tous nos participes présents s’écrivent par a, qu’ils viennent de participes latins en ans ou en ens. Scribens nous a donné écrivant, comme amans nous a donné aimant, et præsidens, présidant. Mais pour ce dernier et une quarantaine d’autres, il faut bien distinguer: le mot est-il participe? est-il substantif? est-il simple adjectif? Le sens fondamental est toujours le même; l’orthographe diffère. Dans le premier cas seulement on met un a, dans les autres c’est un e. Ainsi un sénateur présidant une assemblée en est par cela même le président: mais il faut écrire ce même mot de deux manières; comme des ruisseaux affluant dans une rivière, et qui en sont les affluents. Je serais bien obligé à qui me donnerait une bonne raison de cette irrégularité gratuite. Du moins, dira-t-on, absurde ou sensée, cette règle est générale. Non pas du tout: gérant est le participe de gérer; répondant celui de répondre; et quand vous prenez ces mots substantivement, vous les écrivez de même, un gérant, un répondant, etc., quoiqu’ils se rattachent comme les précédents à des participes latins en ens, gerens, respondens. Rien n’y manque donc; la règle en elle-même est insensée comme celle qui nous fait indiquer certains pluriels par l’x au lieu de l’s; quelle qu’elle soit, on a trouvé le moyen d’y mettre des exceptions, sans autre résultat que d’augmenter la difficulté de l’étude.
«Beauzée, qui fut comme Duclos de l’Académie française et qui voulait aussi introduire dans notre orthographe des réformes utiles, mettait au premier rang pour cet objet le juste emploi des signes orthographiques, c’est-à-dire des accents, de l’apostrophe, du tréma, de la cédille, du trait d’union. Il ne s’agissait pour lui que d’en étendre et d’en régulariser l’usage; et il a donné un exemple aussi utile qu’ingénieux de l’emploi qu’on en pouvait faire, quand il a proposé de mettre une cédille sous le t, prononcé comme l’s, dans minutie, portion, ambitieux, etc. N’est-il pas, en effet, un peu honteux pour notre écriture que nous ayons tant de mots qui s’écrivent de même et se prononcent différemment? des inventions et nous inventions; un négligent et ils négligent; tu as et un as; arguer, tirer un argument, et arguer, terme de tireur d’or, faire passer l’or et l’argent dans l’argue. Et chose curieuse! nous n’avons par-devers nous aucun moyen de les faire distinguer. Un signe orthographique mis à propos suffirait souvent à dissiper toute indécision; et il était impossible d’en trouver un plus convenable pour indiquer le son sifflant dans le t, que celui qui indique le même son dans le c.
«Beauzée, à l’aide du même signe, résolvait une autre difficulté de notre orthographe. Le son chuintant de chat, cher, chien, etc., s’exprime chez nous par le digramme ch. Ce digramme, à son tour, représente-t-il toujours le son chuintant fort? Hélas! non: archange, Chersonnèse, chirographaire, archiépiscopat, chrétien, chlamide, Baruch, Munich, etc., doivent être prononcés comme s’il y avait un k: arkange, Kersonnèse, kirographaire, etc. Beauzée proposait donc de conserver le ch ordinaire pour ce dernier cas; et puisque le son chuintant est une espèce de son sifflant, de le marquer avec un c cédille: çhat, çher, çhien.
«Quoi qu’il en soit, les règles de Du Marsais et de Duclos et le bon emploi des signes orthographiques recommandé par Beauzée seront nécessairement la base de toute réforme rationnelle, c’est-à-dire où l’on voudra conserver dans l’écriture les analogies d’idées indiquées par les lettres semblables dans les familles des mots, et en même temps se rapprocher de la prononciation, comme on a toujours cherché à le faire.
«Il serait bien à désirer que l’Académie française se fût dès longtemps occupée de cette partie importante de ses attributions. Malheureusement elle s’est bornée à recueillir les faits ou, comme elle le dit, à constater l’usage, sans même examiner toujours si cet usage était bon. D’un autre côté, quoiqu’elle ait eu dans son sein la plupart de nos bons grammairiens, Regnier des Marais, Dangeau, Girard, Duclos, Condillac, Beauzée, de Tracy, Silvestre de Sacy et même Domergue, si on peut le compter, les questions purement grammaticales l’ont fort peu intéressée; et c’est à cela qu’on doit en partie les fautes considérables qu’elle a laissé subsister dans son livre, et que M. Littré, dans le sien, a trop souvent l’occasion de relever.
«Pour en citer quelques exemples (car les lecteurs de cette Revue savent combien je déteste les lieux communs et les accusations générales sans preuves à l’appui), si l’Académie eût obéi aux inspirations de la science, aurait-elle toléré des mots aussi mal écrits que dessiller, qui vient de cil et devait, par conséquent, s’écrire déciller? que forcené, qui semble ici venir de force, tandis qu’il est fait de fors et de sens (hors de sens), et devait, par conséquent, s’écrire forsené[231]? que contraindre, qui comme astreindre, étreindre, restreindre, vient du latin stringere ou de son composé, et devait, comme tous les autres mots de la même famille, s’écrire par un e et non par un a? qu’enfreindre qui devait au contraire s’écrire par un a, puisqu’il se rattache à frangere et que dans toute sa famille on voit cet a reparaître, fraction, infraction, effraction, diffraction, réfraction, frange, réfrangible?