[231] En 1420 Firmin le Ver écrit dans son Dictionnaire aux mots Amentia: Forsenerie; Amens: Hors de sens; Furialiter: Forseneement.

«L’Académie française, prise en corps, n’offre donc aucune garantie quant à la bonne écriture des mots; mais une commission dans le genre de celle qu’a établie le roi des Belges, dans laquelle entreraient naturellement d’ailleurs tous les académiciens qui s’occupent du Dictionnaire, en compagnie avec d’autres savants qui, comme M. Le Clerc, M. Littré, M. Ampère, aujourd’hui si regretté, se sont profondément occupés de la langue française, proposerait certainement un système rationnel, dont le résultat immédiat serait de faire écrire correctement tous ceux qui sauraient la grammaire, et subsidiairement de maintenir la langue dans sa pureté par l’influence réciproque de l’écriture et de la prononciation.

«J’ai entre les mains des ouvrages d’hommes qui enseignent le français à l’étranger: il est facile de voir que leur prononciation n’est pas du tout celle du français de notre époque; et comment le serait-elle? ils n’ont pour se guider, en dehors de l’usage et de la conversation qui leur manquent, qu’une écriture fautive, chargée de lettres parasites qu’ils croient devoir être prononcées et qui sont en effet muettes. C’est là le défaut qu’un bon système d’orthographe devrait faire disparaître. Sans doute il ne donnerait pas, soit aux étrangers, soit aux provinciaux, la prononciation si délicate et si douce de la bonne compagnie française; mais en conservant soigneusement toutes les lettres caractéristiques de l’étymologie ou des familles des mots et celles qui indiquent leurs relations grammaticales, il écarterait les signes qui ne signifient rien ou signifient le contraire de ce qu’ils devraient indiquer. De là ce double avantage, que la prononciation serait représentée exactement sinon dans ses finesses, au moins dans son ensemble, et que les changements que le temps y introduit sans cesse et qui altèrent la langue malgré nous, seraient sensiblement ralentis une fois qu’on aurait dans les livres imprimés un type partout accepté de la prononciation normale.»

En rendant compte de mon premier écrit sur l’orthographe[232], M. Jullien a résumé les idées qu’il a développées dans ses divers écrits. Voici article par article les points qu’il a touchés:

[232] Revue de l’Instruction publique, 12 et 19 mars 1868, nos 50 et 51.

I. Il déclare en principe qu’il est impossible de figurer exactement la prononciation avec notre alphabet incomplet et que, du reste, il faut respecter l’étymologie.

Je ne crois pas possible de rien changer à notre système alphabétique; il faut se borner à tirer le meilleur parti de ce que nous avons.

II. M. Jullien ne partage pas l’avis des néographes d’écrire de la manière suivante les mots pindre, pintre, pinture, astrindre, restrindre, findre[233], etc., à cause des participes présents et leurs dérivés, où le son in se change en ei. Cependant, les partisans de l’écriture étymologique devraient désirer cette modification qui rapprocherait davantage ces mots de leurs primitifs latins. Je crois qu’il n’y aurait pas d’inconvénient d’adopter l’orthographe conforme à la prononciation, d’autant qu’elle s’accorderait avec l’étymologie et les dérivés, comme astriction, astringent, restriction, fiction, fictif, etc. Cette raison me paraît préférable au désir de maintenir la concordance avec quelques formes parfois irrégulières dans leurs terminaisons, comme les adjectifs verbaux comparés aux participes présents et aux temps des verbes. Or, on sait que la permutation des sons se présente assez fréquemment. On écrit faire et je ferai, voir et je verrai, boire et buvons, venir et viendrons, je crois et nous croyons, joindre et jonction[234], et on emploie pour chaque son le signe qui lui est propre: on pourrait donc écrire je pins, et nous peignons, je fins et nous feignons. Du reste, ce n’est qu’une affaire de convention. Si l’on persistait à conserver partout la voyelle e, on devrait la mettre alors dans les adjectifs et les substantifs correspondants et écrire exteinction, astreingent, exteinguible. D’un autre côté, puisqu’on écrit contraindre, craindre, plaindre (il faudrait y ajouter encore enfraindre, venu de frangere), on pourrait aussi régler l’orthographe de ces verbes en substituant partout ain à ein et in et écrire uniformément paindre, painture, astraindre, faindre, joaindre, adjoaindre comme le fait Firmin Le Ver dans son Dictionnaire latin-français, sans aucune exception.

[233] C’est l’orthographe qu’a régulièrement suivie Jacques Dubois (Sylvius).

[234] Pourquoi donc, en vue d’une régularité chimérique, n’écrit-on pas joinction, où l’i resterait muet comme il l’est dans poignard, empoigner, oignon?