S’il est regrettable qu’en 1740, l’Académie française ne se soit pas montrée aussi hardie que le furent l’Académie de la Crusca en 1612, l’Académie de Madrid en 1726, et le grand Vocabulario portuguez de Coïmbre en 1712, qui ont rapproché l’orthographe de la prononciation autant qu’il était possible de le faire avec notre alphabet, et que, dans son Dictionnaire, elle se soit arrêtée à moitié chemin, du moins, en ouvrant la voie aux améliorations qu’elle-même y a introduites à chaque nouvelle édition, elle l’a débarrassée des entraves d’un grand nombre de lettres inutiles et d’anomalies qui fatiguent la mémoire, rebutent l’enfance et surchargent la grammaire de règles et d’exceptions.
Toute modification qui ne touche en rien à la langue et ne porte aucune atteinte à nos chefs-d’œuvre, même poétiques, contribuera, bien plus qu’on ne saurait le croire, à maintenir et prolonger la vie de notre idiome, qui n’est que la simplification du latin; par là nos chefs-d’œuvre deviendront de plus en plus accessibles à tous.
Quelques autres petites régularisations de détail, qui ne dérangeraient en rien l’ensemble de notre système orthographique, lui donneraient successivement le degré de perfection désirable.
Je veux cependant aller au-devant de cette objection, tant de fois répétée à propos de toute tentative de réforme, si peu grave qu’elle soit: toucher à notre écriture actuelle, c’est poser une main profane sur les œuvres de nos grands écrivains et les trahir en altérant la forme extérieure qu’ils ont prétendu donner à leurs pensées.
Nos plus grands écrivains ont abandonné la plupart du temps à leurs imprimeurs le soin d’orthographier leurs œuvres, contrairement même à l’écriture de leurs manuscrits; ceux de Bossuet et d’autres en sont la preuve; mais les imprimeurs trouvèrent plus commode d’appliquer à tous uniformément l’orthographe consignée dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie. Les exemples suivants prouveront que les manuscrits de nos grands auteurs du seizième et du dix-septième siècle sont écrits d’une tout autre manière qu’ils ont été imprimés de nos jours. Il est donc regrettable, sous bien des rapports, qu’on ne se soit pas conformé aux originaux: les réformateurs les plus hardis y trouveraient souvent de nombreux arguments en leur faveur:
Montaigne, dans son manuscrit autographe des Essais conservé à la bibliothèque de Bordeaux, adopte l’orthographe suivante:
«Nous devons la subjection et l’obeissance esgalement à tous roys, car elle regarde leur office; mais l’estimation non plus que l’affection, nous ne la devons qu’à leur vertu. Donons à l’ordre politique de les souffrir patiammant indignes, de celer leurs vices, d’aider de notre recomandation leurs actions indifferentes, pendant que leur autorité a besoing de nostre appuy; mais nostre commerce fini, ce n’est pas raison de refuser à la justice et à nostre liberté l’expression de nos vrays ressentimans; et nommeemant de refuser aus bons subjets la gloire d’avoir reverrammant et fidelemant servi un maistre, les imperfections duquel leur estoint si bien conues.
«J’honore le plus ceux que j’honore le moins; et, où mon âme marche d’une grande aleigresse, j’oublie les pas de la contenance.
«A bienveigner, à prandre congé, à remercier, à saluer, à presanter mon service et tels complimants verbeus des lois ceremonieuses de nostre civilité, je ne conois persone si sottement sterile de lengage que moi; et n’ai jamais esté emploié à faire des lettres de faveur et recomandation, que celuy pour qui c’estoit n’aye trouvées seches et lasches.» (Essais, l. I, ch. III, manuscrit de Bordeaux.)
Voir plus haut, p. [206], les indications orthographiques qu’il adresse à son imprimeur.