«Mais à partir du quatorzième siècle, et surtout vers le quinzième et le seizième, les livres intervinrent. Le latin n’était plus parlé du tout: on l’étudiait comme une langue morte sur des textes écrits. La syllabe accentuée, n’étant plus entendue, perdit toute sa supériorité sur les autres, et les lettres qui n’avaient eu que peu de valeur auparavant, en prirent une plus grande qu’on ne l’aurait jamais pensé, c’est-à-dire que l’on tira alors du latin une foule de mots français, où l’on conservait aussi fidèlement que possible l’orthographe latine, bien entendu aux dépens de la prononciation, puisqu’on y déplaçait l’accent et qu’on le portait à la française sur les dernières syllabes des mots où il n’était pas naturellement. Je prends pour exemple le mot, d’ailleurs très-peu usité, adminicule, qui s’est formé du latin adminiculum. On voit qu’en français la syllabe forte est l’avant-dernière cu, tandis que chez les Latins c’était l’antépénultième ni. Si ce mot se fût formé d’après la langue parlée, il eût été adminicle, comme nous avons eu spectacle de spectaculum, obstacle de obstaculum, oracle de oraculum, etc. Comme il s’est formé de la langue écrite, on n’a tenu compte que des lettres, et on nous a donné adminicule. C’est ainsi que exprimere et imprimere qui, par l’accent, nous avaient donné épreindre et empreindre, nous ont, par les lettres, fourni exprimer et imprimer.

«Je ne donne cet exemple que pour montrer comment cette double origine de notre langue a pu augmenter les difficultés qu’il y avait déjà à passer d’un idiome à un autre. On conçoit en effet qu’ainsi le même primitif a pu produire des dérivés différents; que, de plus, des mots admis pendant les premiers siècles ont pu disparaître plus tard et laisser cependant des traces de leur existence première. J’en trouve un exemple frappant dans la famille de concevoir, décevoir, recevoir, etc. Recevoir était autrefois reçoivre, et ce mot était très-bien formé de recipere, qui avait l’accent sur l’i. Reçoivre a disparu, mais le présent je reçois, le prétérit je reçus et le participe reçu se déduisent mieux de la première forme que de la forme allongée recevoir. Voilà donc des conjugaisons tout entières qui, rapportées à leur infinitif actuel, semblent donner la preuve d’une irrégularité, laquelle n’existait pourtant pas dans la première forme du langage.

«N’est-ce pas là un exemple bien remarquable des difficultés que le cours des siècles a successivement ajoutées à l’étude étymologique de notre langue?»

Egger, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Notions élémentaires de grammaire comparée. Paris, Aug. Durand, 1865, sixième édition, in-12.

Ce savant écrit joint au mérite de la clarté celui de la sobriété et donne avec précision l’exposé des faits qui constituent les rapports existant entre la langue grecque, la langue latine et la langue française. Je me bornerai à citer ici ce qui concerne l’orthographie, car M. Egger regrette que ce mot ait été défiguré contre toute analogie par le barbarisme orthographe.

«Comme la langue française, formée d’éléments assez divers, n’a pas eu de grammairiens proprement dits avant le XVIe siècle, et que l’orthographe en fut, jusqu’à cette époque, abandonnée à tous les caprices de l’usage, on comprend que cette partie de notre grammaire soit aujourd’hui une des plus irrégulières et en même temps une des plus épineuses à réformer. Plusieurs auteurs ont cherché à rapprocher l’orthographe française de la prononciation, tantôt par des essais partiels, tantôt par des innovations générales et systématiques. Les premières réformes, qui sont les plus modestes, ont eu aussi plus de succès; les autres, pour lesquelles on a inventé le nom de néographie, ou néographisme, ont toujours échoué; elles échoueront toujours contre la force invincible de l’habitude et contre quelque chose de plus respectable encore que l’habitude, je veux dire la tradition même de la langue française et la loi de ses étymologies. Aussi Voltaire a réussi à faire consacrer l’usage de la diphthongue ai pour oi dans les noms, comme français, et dans les verbes, comme avait, pour exprimer le son d’un e ouvert; changement dont, au reste, il n’avait pas eu la première idée. Mais ni Ramus au XVIe siècle, ni Expilly au XVIIe, ni l’abbé Dangeau au XVIIIe, ni Domergue et Marle au XIXe, n’ont réussi à faire admettre leurs systèmes de réforme absolue, et l’on prédira facilement le même échec à tous ceux qui les imiteront.»

M. Egger, lorsqu’il écrivait ce passage, n’avait pas connaissance des transformations successives que les mots ont reçues dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie. Il aurait vu que ce qui reste à opérer est peu de chose comparé à ce qui a été fait, et que ce qu’il appelle «la tradition de la langue française et la loi de ses étymologies» est en opposition avec la vraie et nationale tradition de notre vieille langue. Quant à l’adoption d’un système de réforme absolue, j’en suis aussi éloigné que lui, mais pour tout ce qui est conforme à la raison, au génie de notre langue et aux analogies, je suis sûr qu’il partagera mes opinions, qui d’ailleurs sont celles de tant hommes éminents dont j’ai voulu m’appuyer pour donner plus d’autorité à ma faible voix.

APPENDICE E.

J’ai cru devoir entrer dans ces détails historiques pour montrer quels sont les points sur lesquels se sont concentrés les efforts tentés pour la rectification de l’orthographe et quels sont ceux qui méritent d’être pris en considération. On a pu voir aussi combien il serait difficile de concilier la réforme dite phonographique avec le système orthographique des langues néo-latines, particulièrement avec notre langue. De cet examen il résulte que notre alphabet, tout incomplet qu’il est, peut, avec de légères modifications, suffire à l’expression de tous les sons de notre langue.

Abréger et simplifier sont des besoins impérieux de notre époque: le système métrique a remplacé l’ancien système, si compliqué et si irrégulier, de même que la numération des Arabes a remplacé la pénible numération des Romains. Déjà même lorsque l’on compare l’orthographe du Dictionnaire de l’Académie de 1694 avec celle d’aujourd’hui, on voit qu’il reste peu de chose à faire pour compléter l’œuvre de 1740.