XV. Il approuve le retranchement des doubles lettres dans l’intérieur des mots, lorsqu’elles ne sont pas nécessaires pour indiquer la prononciation.
XVI. M. Jullien appuie ma proposition de remplacer les ph et les th par les f et les t. «M. Didot, dit-il, propose d’adopter cette notation qui n’aurait, en effet, aucun inconvénient. Pourquoi ne pas écrire, téorie, téologie, quand on écrit trône, trésor, au lieu de thrône, thrésor? Pourquoi ne pas écrire fysique quand on écrit fantaisie, fantôme? Voltaire dans son Dictionnaire encyclopédique commence son article philosophie par ces mots: «Écrivez filosofie ou philosophie comme il vous plaira.»
«Il a bien raison; le français doit avoir son orthographe à lui, indépendante des langues auxquelles il emprunte quelques mots. Il est déraisonnable, si l’on écrit fantôme et fantaisie, par des f, de ne pas écrire de même diafane et Épifanie qui dérivent également de φαίνω... Il ne s’agit pas ici des mots grecs d’où les mots français sont tirés, il s’agit des mots français entre lesquels se trouve l’analogie représentée par la syllabe fan qu’il faut conserver partout la même, puisque c’est elle qui exprime l’idée principale.
«De même si vous écrivez frénétique, frénésie, écrivez frénologie, Eufrosine: mettez, en un mot, partout des ph ou partout des f. Rien n’est plus important pour la régularité des langues et la satisfaction de l’esprit que des règles générales.»
Pour terminer cet article, dont l’étendue permet de mieux apprécier le mérite des travaux de M. Jullien, je transcris un passage important tiré de ses Principales étymologies de la langue française. Il se rapporte à la double formation de nos mots: l’une, originale, nationale; l’autre, imitative, scolastique.
«La raison de l’irrégularité de la plupart de nos racines, c’est que nos mots français ont été tirés du latin selon deux systèmes fort différents. Pour bien comprendre cette difficulté, il faut se rappeler que, quand on prononce des mots isolés, il y a toujours dans ces mots une syllabe prononcée plus fortement que les autres. On dit que cette syllabe porte l’accent, ou qu’elle est accentuée. Chez nous rien de plus simple que la théorie de l’accent: il tombe toujours sur la dernière syllabe sonore du mot; et par conséquent, lorsque la dernière syllabe est muette, il recule sur la pénultième qui devient aussi la dernière sonore. Dans aimé, venir, opportun, les syllabes fortes sont mé, nir, tun, les dernières du mot, parce qu’elles sont sonores. Dans aimable, atteindre, ils importunent, les syllabes accentués sont ma, tein, tu, pénultièmes dans les mots donnés, parce que les dernières sont muettes.
«La règle latine n’était pas tout à fait aussi simple que chez nous. L’accent portait en général sur la pénultième syllabe, comme dans rosa, lupus; et si cette pénultième était brève, dans les mots de plus de deux syllabes, l’accent reculait sur l’antépénultième: dominus, concipere; do et ci étaient ces syllabes fortes.
«Personne n’ignore que, quand une langue est prononcée, c’est la syllabe accentuée des mots qui est la plus apparente, et celle qui se conserve le mieux dans les divers changements que le mot éprouve. Il s’ensuit que, quand notre ancienne langue s’est formée du latin, c’est-à-dire pendant les dix ou douze premiers siècles de notre ère, c’est l’accent, ou, si on l’aime mieux, c’est la syllabe accentuée qui a joué le principal rôle dans ce passage. Soient, par exemple, les mots latins tabula qui signifie table, fabula qui veut dire fable, templum qui veut dire temple, etc., etc. Si nous lisons ces mots à la française, nous appuyons sur les dernières syllabes, la ou plum; mais les Latins appuyaient sur les premières, ta, fa, tem: celles qui les suivaient ne s’entendaient presque pas, et nous les avons en effet remplacées par des e muets, table, fable, temple.
«La même chose se verra mieux encore sur le verbe dire venu du latin dicere, sur faire venu de facere, et sur mille autres que je pourrais citer ici. On ne reconnaît pas facilement cette dérivation quand on prononce ces mots latins à la française: di-cè-ré, fa-cè-ré. Mais c’est là une prononciation tout à fait fausse. Les Romains appuyaient sur di et sur fa; les deux syllabes suivantes sonnaient très-peu, à peu près comme cre dans sacre, ocre, sucre. Il a donc suffi d’adoucir cette forme cre en re pour avoir les verbes dire et faire, au lieu de dicre et facre; c’est de même que findere nous a donné fendre; legere, lire; solvere, soudre; conficere, confire, etc.
«Tant que le français s’est formé sur le latin par l’usage et la parole, c’est ainsi qu’on a opéré. Les mots étaient prononcés, l’oreille seule en jugeait. La syllabe accentuée dominait tout le reste; et l’écriture n’était à peu près rien, puisque ce n’était pas sur des mots écrits, mais bien sur les mots prononcés que se faisaient les changements.