Isolés, ces mots offrent souvent un sens tout différent de celui qu’ils auraient s’ils étaient réunis: belle-mère, belle-sœur, beau-père, blanc-bec, belle-de-jour, ont un sens général tout autre que le sens spécial de leurs composants. Il convient donc de les grouper le plus possible en un seul mot qui représentera bien mieux l’idée particulière qu’ils veulent exprimer. Par là serait évitée la difficulté, souvent si grande, de l’orthographe du pluriel, car, dans une foule de cas, on ne sait si la marque s ou x doit s’appliquer au premier ou au second des composants, ou bien à tous deux. Les mots composés, une fois agglutinés, rentrent dans la règle générale de formation du pluriel des substantifs. Ainsi, en écrivant des femmes, des paroles aigredouces, des discours aigredoux, des rougegorges, des cassecous, des cocalânes, des choufleurs, on n’a plus à hésiter pour savoir où mettre l’s, et s’il faut écrire discours aigres-doux ou aigre-doux, des femmes aigres-douces ou aigre-douces, des rouges-gorges, des casse-cous, des coq-à-l’ânes ou des coqs-à-l’âne[62], des choux-fleurs, etc. Si l’on permettait d’écrire chefdœuvre, ou plutôt chédœuvre au singulier et chédœuvres au pluriel, et non chefs-d’œuvre, comme on le fait maintenant, les poëtes n’auraient plus à regretter de ne pouvoir dire: chédœuvres éternels, les chédœuvres humains, ce que ne permet pas l’orthographe admise, chefs-d’œuvre[63].
[62] Ces vers de Regnard en sont la preuve:
Pour être un bel esprit,
Il faut avec dédain écouter ce qu’on dit;
Rêver dans un fauteuil, répondre en coq-à-l’ânes
Et voir tous les mortels ainsi que des profanes.
Le Distrait, act. IV, sc. 7.
[63] L’Académie, pour éviter les controverses grammaticales, a souvent omis d’indiquer les pluriels, laissant indécis si l’on doit écrire des clair-obscurs ou des clairs-obscurs, maître-autels ou maîtres-autels, brèche-dent ou brèche-dents. En formant un seul mot des deux, on trancherait la difficulté: un clairobscur, des clairobscurs; un maîtrautel, des maîtrautels.
Un grammairien d’un vrai mérite explique ainsi l’orthographe académique d’un gobe-mouches et un chasse-mouche. «Un gobe-mouches ne prendrait pas ce nom s’il n’en avalait qu’une et on écrit sans s un chasse-mouche parce qu’il suffit d’une mouche pour en être importuné.» En écrivant un gobemouche, des gobemouches, un chassemouche et des chassemouches, on soulagerait la grammaire de ces subtiles distinctions.
L’Académie écrit eau-forte et eau seconde, eau régale. Comment se rendre compte de la distinction subtile qui nécessite le trait d’union mis par l’Académie au premier seul de ces composés, tandis qu’elle écrit séparément les deux autres? On devrait les écrire en un seul mot, et de même eaudevie, belledejour, belledenuit.