L’économie du temps, cette impérieuse nécessité de notre époque, autoriserait jusqu’à un certain point les tentatives des phonographes, si leur système n’était pas fatalement entraîné, par la logique même, à mettre en péril notre langue et par suite la raison et l’intelligence elle-même.
L’habitude d’abréger les mots en les contractant, qui est la tendance constante de notre esprit vif et prompt[84], a réduit en monosyllabes des mots qui en latin et en d’autres langues néo-latines sont composés d’éléments doubles ou même triples. Tel est cet exemple:
| Français. | Latin. | Italien. | Espagnol. | Portugais. |
| saint | sanctus | santo | santo | sancto |
| sein | sinus | seno | seno | seio |
| sain | sanus | sano | sano | são |
| ceint | cinctus | cinto | ceñido | cinto |
| cinq | quinque | cinque | cinco | cinco |
| seing | signum | segno | seña ou signo | signal ou signo |
[84] Voltaire n’a pas eu raison de dire que «notre langue s’est formée du latin en abrégeant les mots, parce que c’est le propre des barbares que d’abréger tous les mots.» Si notre langue n’a pas la plénitude de la poésie d’Homère et de l’éloquence cicéronienne, cette abréviation des mots, que la langue anglaise ne contracte pas moins, est une grande qualité, puisqu’elle répond au besoin d’exprimer vivement et énergiquement la pensée que saisit vivement l’intelligence toujours impatiente de l’auditeur. La poésie surtout s’accommode difficilement de mots qui ne sont pas monosyllabes ou dissyllabes, et ce vers de Racine:
Le jour n’est pas plus pur que le fond de mon cœur,
perdrait tout son effet, traduit en italien. Quoi de plus vif que ces monosyllabes:
. . . . . Qu’a-t-il fait? A quel titre?
Qui te l’a dit?
Que de mots et d’idées en peu de lettres!
Si la prononciation parfaitement identique de ces mots, au nombre de six, saint, sein, sain, ceint, cinq, seing, est parfois une cause d’équivoques dans la conversation, du moins, à défaut de l’oreille, l’écriture variée de ces monosyllabes à l’avantage de rappeler et même de représenter aux yeux les objets eux-mêmes, ce que ne saurait faire l’écriture phonétique qui nous les offrirait sous une seule et même forme. Il en est de même de sot, saut, seau, sceau, et de vin, vain, vint, vingt, vinc, etc. Ce sont, on peut le dire, autant de figures hiéroglyphiques. Lorsque nous voyons écrits les mots os, eau[85], au, haut, ô, oh, l’emploi du signe o, auquel certains phonographes voudraient ramener leur configuration, serait une véritable barbarie. Conservons donc précieusement ces distinctions qui aident l’intelligence, donnent à l’écriture une vie qui réjouit l’œil et l’esprit, et compensant les avantages que la parole a sur elle par l’animation du geste et les inflexions de la voix.