La rectification de ces irrégularités orthographiques, la suppression de quelques marques étymologiques latines ou grecques, qui avaient échappé aux radiations précédentes, ne causeront aucune hésitation à ceux qui savent le grec et le latin. L’étymologie des mots ne saurait être douteuse pour eux; l’œil ne sera pas plus déçu que ne l’est l’oreille. Que l’on écrive filosofie comme frénésie, tésoriser comme trésor, cronologie comme crème, analise comme cristal; que l’on écrive impotant comme impuissant, évidant comme prévoyant, inconvéniant comme inconvenant; que l’on écrive préférance comme espérance, irrévérance comme remontrance, compétance comme complaisance, ces mots, quelle qu’en soit l’orthographe, n’en conserveront pas moins leur origine évidente, et l’esprit sera soulagé de minuties pénibles qui fatiguent la mémoire et déconcertent l’intelligence.

Lorsque l’on compare la complication de l’orthographe française avec la simplicité de celle des autres langues néo-latines, l’italien, l’espagnol, le portugais, et qu’on voit dans nos anciens manuscrits notre orthographe se rapprocher par sa simplicité de celle de ses sœurs, on est porté à rechercher la cause de cette anomalie.

Jusqu’à l’époque du renouvellement des études, il n’existait pas de grammaire de la langue nationale et par suite d’enseignement de l’orthographe. Les scribes conformaient capricieusement la leur à la prononciation qui variait d’ailleurs selon les différentes contrées. Un même son, en outre, pouvait être représenté par des assemblages divers de lettres, surtout s’il n’existait pas dans le latin. Des manuscrits de même temps présentent souvent de notables différences, et parfois l’écriture n’est pas identique dans la même page. Toutefois, au milieu de ces irrégularités, de ces formes orthographiques indécises et flottantes, règne une grande simplicité. L’écriture essaie de figurer la prononciation.

A partir de la Renaissance, il n’en est plus ainsi. L’imitation du latin se fait de plus en plus sentir, et dans nos grammaires, modelées exclusivement sur celles de la langue latine, et dans nos dictionnaires, presque toujours accompagnés du latin dont l’orthographe réagissait sur la nôtre. L’enseignement du grec, confié aux doctes lecteurs du roi au collége de France, contribua aussi à enrichir notre littérature d’expressions nouvelles transcrites du latin classique, même du grec, et généralisa le travail de refonte dans le moule antique d’une partie des vocables du vieux français. Cette influence de l’érudition sur l’écriture persista jusqu’à l’époque où l’Académie, cherchant un point d’appui pour son orthographe, crut devoir, tout en se rapprochant de celle des Latins, suivre, mais avec plus de modération, l’exemple des Estienne. En 1694, l’Académie rendit sous ce rapport un vrai service en établissant dans son premier Dictionnaire un ordre qui, sans s’écarter notablement du latin, montrait cependant une tendance à revenir à notre ancienne orthographe. Mais, à mesure que l’écriture se généralisait de plus en plus, l’inconvénient du lourd bagage de lettres parasites se manifestait plus vivement, et, dès sa troisième édition, l’Académie, qui avait déjà renoncé au classement scientifique par racines pour rendre plus pratique l’emploi de son Dictionnaire, ne se montra pas moins logique en ce qui touche l’orthographe. Dans cette édition, confiée aux soins de d’Olivet, elle simplifia considérablement l’écriture qu’elle dégagea en grande partie de son vêtement latin. La hardiesse avec laquelle l’Académie réforma tant de lettres conservées par le fétichisme de l’étymologie fait même regretter qu’elle n’ait pas osé davantage. Jusqu’alors, l’écriture, calquée, pour ainsi dire, sur le latin, était une sorte de monopole pour le clergé, la magistrature, les hommes de cour et pour un cercle restreint de la société, initié alors au grec et au latin, mais elle devenait incompatible avec les besoins des classes nombreuses pour qui la lecture et l’écriture sont pourtant indispensables.

Le français, en effet, n’est plus, de nos jours, écrit seulement par des hommes initiés au latin et au grec; il est écrit correctement ou du moins doit-il l’être par quiconque a reçu les éléments de l’instruction primaire, et par les femmes à qui l’on n’enseigne point les langues classiques.

C’est cependant aux Précieuses, ces femmes célèbres qui formaient l’élite de la société au commencement du dix-septième siècle, que l’on doit l’initiative des réformes que l’Académie a successivement accomplies. En se posant en adversaires du pédantisme en fait d’écriture, elles faisaient preuve de bon sens et de bon goût. Par elles l’orthographe fut ramenée aux principes du vrai et du beau, à la logique et à la clarté, et, peut-être à leur insu, elles se trouvaient d’accord avec le génie même de notre langue et la tradition de notre ancienne écriture. Honneur donc à ces femmes distinguées qui ont eu le courage de s’affranchir du joug des habitudes et de braver l’opinion du moment! On voulut les en punir en leur infligeant le nom de Précieuses, mais c’est un titre dont elles peuvent se faire gloire: il renferme l’idée de ce qu’il y a de plus exquis et de plus rare.

En présence des efforts, aussi persévérants que nombreux, tentés durant plusieurs siècles par des hommes éminents qui, frappés des inconvénients de notre orthographe, voulaient lui substituer un système néographique ou phonographique, on aurait pu craindre de voir, comme aux anciens temps de l’Égypte et de l’Inde, l’écriture des savants délaissée en faveur d’une autre plus simple, telle que l’ont souhaitée et la souhaitent encore aujourd’hui les phonographes, pour la rendre accessible à tous.

En persévérant dans son système de simplifier notre orthographe, sans la défigurer, et de l’améliorer successivement dans chacune de ses éditions, pour faciliter l’écriture et la lecture de notre langue, l’Académie fera renoncer à jamais aux utopies, quelque séduisantes qu’elles soient, qui se multiplient même de jour en jour.

Lorsqu’on songe que, par l’écriture phonographique, en trois jours, un enfant peut sans peine apprendre à lire sa langue maternelle, et qu’il faut peut-être quatre ou cinq ans pour apprendre à lire et à écrire d’après notre système orthographique, bien qu’amélioré, on ne peut s’empêcher de reconnaître que ce temps pourrait être bien mieux employé et suffirait pour apprendre deux ou trois langues modernes, ou MÊME LE GREC, dont l’étude remplacerait si avantageusement les puérilités de l’orthographe non moins longues à apprendre[83].

[83] Le programme universitaire pour l’enseignement du français répartit en six années l’étude de l’orthographe et de la grammaire, et l’on redoute de voir rendue facultative l’étude du grec.