«Ces changements, dit-il, en produiroient d’autres. Oui, j’en conviens; l’art de lire, réduit à un nombre déterminé d’éléments précis, seroit mis par sa facilité à la portée des plus stupides, et s’aprendroit en peu de temps; l’orthographe, simplifiée et réduite à des principes clairs et généraux, n’embarrasseroit plus que ceux qui ne voudroient pas s’en occuper quelques semaines. Oh! voilà, je l’avoue, d’affreux bouleversements!
«On perdroit toutes les étymologies. Oui, on perdroit les traces incommodes des étymologies; mais les savants, que cet objet regarde uniquement, sauroient bien les retrouver. La langue appartient à la nation; la multitude n’a nul besoin de remonter aux étymologies, qui sont même perdues pour elle, malgré les caractères étymologiques dont on l’embarrasse dans les livres destinés à son instruction.
«Mais passons à ce qui choque réellement le plus les défenseurs de l’ancienne orthographe; c’est qu’ils seroient réduits à se placer avec les enfants pour aprendre à lire et à écrire, et qu’il leur faudroit changer de tête et d’ieux. Eh! messieurs, n’en changez pas; gardez votre ancienne orthographe, puisqu’elle vous plaît: mais permettez aux générations suivantes d’en adopter une autre, qui leur coutera moins que la vôtre ne vous a couté, qui leur sera plus utile, qui servira, au contraire de ce que vous dites, à fixer notre langue, à la répandre, à la faire adopter par les étrangers.» (Voyez à l’Appendice D, p. [295], l’analyse de la réforme proposée par Beauzée.)
Noel-François de Wailly, membre de l’Institut dès sa création, en 1795. Esprit sage et modéré, il s’oppose aux systèmes des novateurs trop hardis et propose une reforme néographique ayant la prononciation pour base. Ses idées, analogues à celles de d’Olivet, de Girard et de Duclos, sont développées dans deux ouvrages, De l’Orthographe, Paris, 1771, in-12; L’Orthographe des dames, ou l’Orthographe fondée sur la bonne prononciation, démontrée la seule raisonnable, Paris, 1782, in-12. (Voir à l’[Appendice D] l’exposition de sa méthode orthographique.)
Je crois devoir transcrire ici, malgré leur étendue, les passages les plus importants d’une sorte de philippique en faveur de la réforme que le savant académicien adresse, par la bouche des dames, aux corps savants qui ont autorité sur la langue (Orth. des dames, p.35-44):
«Nous vous prions, Messieurs, de nous donner un plan d’orthographe, raisonné, simple, uniforme; de conformer l’orthographe à la bonne prononciation. Plus vous examinerez cette matiere, plus vous verrez, comme nous, que la bonne prononciation est le seul guide raisonnable. N’est-il pas ridicule qu’ayant adouci notre prononciation, vous conserviez encore dans l’écriture les lettres qui ne se prononcent plus, et que nos peres n’ont employées que parce qu’ils les prononçoient? Vous prononcez à la moderne, et vous orthographiez à l’antique. La langue écrite suppose nécessairement la langue parlée. La perfection, l’essence même de la premiere, consiste sans doute à représenter la seconde avec toute l’intégrité et la précision possible. Or, quelle est l’orthographe qui représente au naturel les traits de la parole? C’est sans contredit celle qui prend pour guide la bonne prononciation. Comme peintres de la pensée et de la parole, ne devez-vous pas, Messieurs, faire dans la langue écrite les changements qu’exige la langue parlée, afin de représenter au naturel les traits de cette dernière?
«L’Académie, dans la dernière édition de son Dictionnaire, sans avoir égard à l’étymologie, a retranché d’un fort grand nombre de mots des lettres qu’on n’y prononçoit pas; mais, d’un autre côté, elle a laissé dans une autre foule de mots des lettres tout aussi inutiles que celles qu’elle a supprimées en de pareilles occasions. Nous avons fait voir les inconvénients de ces défauts d’uniformité: nous prions l’Académie de les faire disparoître dans la première édition qu’elle donnera. Particulièrement consacrée à l’étude, à la perfection de notre langue et de notre orthographe, cette savante compagnie rendroit un service important à la nation, si, par ses réflexions sur la langue et l’orthographe, elle éclairoit l’usage, le dirigeoit, le perfectionnoit. Ce travail nous paroit vraiment digne des philosophes et des grammairiens qui composent cette illustre société.
«Quelques personnes à qui nous avons lu cet article, nous ont dit: «Messieurs les Académiciens savent bien que notre orthographe est fort difficile, pleine de bisarreries et d’inconséquences; mais ils savent aussi qu’ils se rendroient ridicules de vouloir la changer.»
«Cette réflexion est-elle vraie? C’est ce que nous allons examiner. «Oui, nous répond un savant: Il faut pour l’orthographe, comme pour la prononciation, reconnoître l’autorité de l’usage; et il est aussi ridicule de vouloir changer l’orthographe, qu’il le seroit de vouloir changer la prononciation.»
«Voici, Messieurs, notre réponse à cette assertion.