Duclos, membre de l’Académie française en 1747 et secrétaire perpétuel en 1755, joignant l’exemple au précepte orthographique, juge ainsi le système de l’écriture étymologique (en 1754):
«Le préjugé des étimologies est bien fort, puisqu’il fait regarder come un avantage ce qui est un véritable défaut; car enfin les caractères n’ont été inventés que pour représenter les sons. C’étoit l’usage qu’en faisoient nos anciens: quand le respect pour eus nous fait croire que nous les imitons, nous faisons précisément le contraire de ce qu’ils faisoient. Ils peignoient leurs sons: si un mot ut alors été composé d’autres sons qu’il ne l’étoit, ils auroient employé d’autres caractères.
«Ne conservons donc pas les mêmes caractères pour des sons qui sont devenus diférens. Si l’on emploie quelquefois les mêmes sons dans la langue parlée, pour exprimer des idées diférentes (champ, chant), le sens et la suite des mots sufisent pour ôter l’équivoque des homonimes. L’intelligence ne feroit-èle pas pour la langue écrite ce qu’èle fait pour la langue parlée? Par exemple, si l’on écrivoit champ de campus, come chant de cantus, en confondroit-on plutôt la signification dans un écrit que dans le discours? L’esprit serait-il là-dessus en défaut? N’avons-nous pas même des homonimes dont l’ortografe est pareille? Cependant on n’en confond pas le sens. Tels sont les mots son (sonus), son (furfur), son (suus), et plusieurs autres.
«L’usage, dit-on, est le maître de la langue, ainsi il doit décider également de la parole et de l’écriture. Je ferai ici une distinction. Dans les choses purement arbitraires, on doit suivre l’usage, qui équivaut alors à la raison: ainsi l’usage est le maître de la langue parlée. Il peut se faire que ce qui s’apèle aujourd’hui un livre s’apèle dans la suite un arbre; que vert signifie un jour la couleur rouge, et rouge la couleur verte, parce qu’il n’y a rien dans la nature ni dans la raison qui détermine un objet a être désigné par un son plutôt que par un autre: l’usage, qui varie la-dessus, n’est point vicieus, puisqu’il n’est point inconséquent, quoiqu’il soit inconstant. Mais il n’en est pas ainsi de l’écriture: tant qu’une convention subsiste, èle doit s’observer. L’usage doit être conséquent dans l’emploi d’un signe dont l’établissement étoit arbitraire; il est inconséquent et en contradiction, quand il done a des caractères assemblés une valeur diférente de cèle qu’il leur a donée et qu’il leur conserve dans leur dénomination, a moins que ce ne soit une combinaison nécessaire de caractères pour en représenter un dont on manque.
«Le corps d’une nation a seul droit sur la langue parlée et les écrivains ont droit sur la langue écrite. Le peuple, disoit Varron, n’est pas le maître de l’écriture come de la parole.
«En effet, les écrivains ont le droit, ou plutôt sont dans l’obligation de coriger ce qu’ils ont corompu. C’est une vaine ostentation d’érudition qui a gâté l’ortografe: ce sont des savans et non des filosofes qui l’ont altérée: le peuple n’y a u aucune part. L’ortografe des fames, que les savans trouvent si ridicule, est plus raisonable que la leur. Quelques-unes veulent aprendre l’ortografe des savans; il vaudroit bien mieus que les savans adoptassent cèle des fames, en y corigeant ce qu’une demi éducation y a mis de défectueus, c’est-à-dire de savant. Pour conoître qui doit décider d’un usage, il faut voir qui en est l’auteur.» (Pages 44-46.)
(Voir à l’Appendice D, à la date de [1756], pour l’exposition de sa réforme.)
Nicolas Beauzée, membre de l’Académie française depuis 1772, mort en 1789, s’était d’abord prononcé contre la réforme de l’orthographe. Dans l’Encyclopédie méthodique, publiée chez Panckoucke, en 1789, revenant sur ses premières opinions, il termine ainsi l’article Néographisme:
«Il faut compter à l’excès sur l’aveugle docilité de ses lecteurs pour oser défendre les abus de notre orthographe actuelle par l’autorité des grands écrivains que l’on cite: comme s’ils avoient spécialement aprofondi et aprouvé formellement les principes d’orthographe qu’ils ont suivis dans leur temps, comme si celle que l’on suit et que l’on défend aujourd’hui étoit encore la même que la leur en tout point, et comme s’il suffisoit d’opposer des autorités à des raisons dans une matière qui doit ressortir nûment au tribunal de la raison.
«Ces raffinements, dit-on, s’ils pouvoient jamais être adoptés, en produiroient d’autres; on perdroit toutes les étymologies; on obscurciroit le génie de la langue et l’histoire de ses variations; on défigureroit toutes les éditions qui ont paru jusqu’à nos jours; les auteurs et les lecteurs, accoutumés à l’ancienne orthographe, seroient réduits à se placer avec les enfants pour aprendre à lire et à écrire; la nouvelle méthode, pour être peut-être plus conforme à la prononciation du moment, n’en auroit pas moins combattu l’impression d’un long usage qui a subjugué l’imagination et les ieux... La lecture de cette orthographe est impossible à tout homme qui n’est pas disposé à changer de tête et d’ieux en sa faveur.» Ce sont les propres termes d’un journaliste dans les annonces qu’il a faites des deux premières éditions de ma traduction des Histoires de Salluste, où j’avois suivi quelques-uns seulement de mes principes de réforme.