«Nous leur devons même la hardièsse qu’ils ont eue d’en hazarder plusieurs qui ont été rejetéz et dont on s’est moqué. Or, n’est-il pas utile à notre nation et même aux autres nations qui étudient le fransois, que notre langue s’enrichisse, d’un coté, par dez mots qui signifient dez choses particulières, tandis qu’elle s’abrege de l’autre, par certains termes généraux qui embrassent plusieurs termes particuliers? Or, cela se peut-il faire autrement que par lez petites hardièsses de quelques persones et par lez adoptions insensibles dez autres?
«...Tout le monde sait que lèz Anglois, soit dans la conversation, soit dans lèz livres, ne font nule dificulté de faire et de prézenter dez mots nouveaux, qui enrichissent tous lez jours leur langue; et hureuzement pour la langue angloize les auteurs anglois n’ont point eu jusqu’ici chez eux certains esprits mediocres qui ont sotement pris pour maximes que tout mot nouveau est mauvais et ne doit jamais être adopté quoique nècessaire. Un de nos écrivains dit que, pour avoir quelque place dans la literature, ils se sont faits suisses du Dictionaire de l’Academie; ils empêchent lez mots qu’ils ne conoissent point d’entrer dans le dictionaire.
«...J’ai vu il y a quarante-cinq ans le mot renversement frondé par un de çéz suisses du Dictionaire. Ce mot s’est trouvé comode et dans l’analogie de la langue et je le vois prezentement avec plaizir tout établi malgré sa malhureuze note de nouveauté...
«De ce que toute nouveauté n’est pas bone et adoptée dans le langaje, s’ensuit-il qu’aucune nouveauté ne puisse être trèz-raizonable et trèz-adoptable?...
«Si le publiq en avoit cru lèz ridicules railleries dèz suisses du dictionaire, qui écrivoient il i a cinquante ans, nous n’aurions pas mème dans le stile familier quantité de mots qui étoient alors inuzitéz, et qui sont prèzentement d’un aussi grand uzaje dans la langue que lez plus anciens. En voici quelques-uns:
«Elle est encore dans l’enivrement de la cour.—C’est une afaire infaizable dans lèz conjonctures prézentes.—S’il a manqué à ce devoir, c’est pure inatention.—On l’a fort desservi auprèz du ministre.—Il est à prezent fort dezocupé.—Il le reçut d’un air gracieux.—Il le grazieuza fort durant le diner.—Cette nouvelle l’a fort tranquilizé...
«Je ne raporte que huit ou neuf de çèz mots nouveaux, mais si l’on vouloit comparer le Dictionaire de ce tems-là avec notre dernier Dictionaire, je ne doute pas que l’on n’en trouvât cent autres que lèz courtizans, lèz dames, lèz savans et les autres hommes de toutes lèz professions ont établis depuis cinquante ans dans le stile de la conversation, d’où ils passent tous lèz jours dans lèz autres stiles et dans lèz livres...
«Quelques persones croient que nous perdons peu-à-peu autant de vieux mots que nous en aquerons de nouveaux et que la moitié dèz mots d’Amiot, qui étoit contemporain de Nicod, ne sont plus uzitéz. Mais j’ai compté lèz mots dèz vint premieres lignes de la Vie de Thezée, in folio, de la traduction d’Amiot: il y en a environ 240, et je n’en ai trouvé que 6 qui ne sont plus uzitéz. Or sur ce pied là ce n’est que la quarantiéme partie de mots perdus et encore çèz 6 mots perdus sont-ils tous remplacéz par d’autres équivalens. Verisimilitude est remplacé par vraisemblance. Reale par réelle. Trouve l’on par trouve-t-on. Controuvé par faussement inventé. Certaineté est remplacé par certitude. Si ai pensé est remplacé par et j’ai pensé ou par j’ai même pensé.
«La langue n’a donq rien perdu depuis cent cinquante ans qu’elle n’ait reparé; elle a au contraire gagné la moitié et mème lèz deux tiers plus de termes qu’elle n’en avoit. Or çèz termes pouvoient-ils jamais servir à enrichir notre langue, s’ils n’avoient comencé d’y entrer comme nouveaux et comme inuzitéz?»
Si l’on remarque dans le passage qui précède certaines contradictions orthographiques, cela tient à un système adopté par l’auteur et qui consiste à varier de temps à autre l’écriture des mêmes mots pour déshabituer l’œil du lecteur des formes graphiques consacrées par l’usage et le préparer ainsi à l’adoption de son système.