«Lés partisans de la Raison disent à leur tour, que l’écriture n’étant faite que pour copier la parole, il y a une espèce de ridicule à écrire autremànt qu’on ne parle. Que tous lés diférans caractères dont on se sert n’ont été ou ne doivent avoir été invantés que pour marquer lés diférantes prononciacions dés mots et représanter sans équivoque par la diversité de leurs combinaisons celle dés sons de la voix. Qu’ainsi, c’est aller contre leur institucion et leur véritable usage que de lés confondre, en se servant dés mêmes caractères pour dés prononciacions diférantes, surtout y aïant d’autres caractères établis pour marquer cete diférance. S’il y a, disent-ils, une autre manière d’écrire que celle qui est conforme à la prononciacion, quelque commune et générale qu’elle soit, elle ne peut être bonne; ne la pàs suivre, c’est tout au plus pécher contre un mauvais usage, pour prandre le parti de la Raison, qui est toujours préférable à celui de la multitude. On avouera qu’on n’écrit pàs comme les autres; mais on écrit comme on doit écrire et lés autres écrivent mal. N’est-il pàs tout-à-fait déraisonable de marquer le son de l’a par un e, qui est établi pour exprimer un son tout diférant? de prononcer un c et d’écrire un t? d’ajouter jusqu’à trois et quatre lettres inutiles à la fin dés mots? d’en inserer dàns le milieu qu’il faille quelquefois exprimer dàns la prononciacion et d’autrefois supprimer, sàns aucune règle certaine? Doner à un caractère tantôt le son qui lui est propre, tantôt celui d’un autre, et cela seulement pour suivre le caprice d’une mauvaise coutume, dont on s’est randu l’esclave? Cette bizarre ortografe, disent-ils encore, empèche que lés étrangers qui ont quelque commancemant de notre langue ne puissent en aquerir une parfaite conaissance par la seule lecture de nos livres, parce qu’ils ne sauroient lés lire sàns savoir le français presqu’aussi bien que ceux à qui il est naturel. Car enfin ce n’est que par un long usage qu’on peut aprandre qu’une lettre prononcée dàns de certains mots ne l’est point en d’autres, ou qu’une même voyelle change souvànt de son... Enfin pour conaitre toutes cés étranges bizarreries, un étranger n’a d’autre secours que sa mémoire. S’il trouve dàns un livre un mot nouvau, qu’il n’ait point encore ouï prononcer, il hésite, il cherche, il ne sait à quoi s’en tenir: lés règles n’étant point certaines, rien ne le détermine.

«De là vient encore, ajoutent lés partisans de la Raison, la peine que lés enfans ont pour aprandre à lire le français; qu’on leur fait ordinairemànt commancer par le latin comme le plus aisé, quoiqu’ils devroient avoir plus de facilité à lire leur langue naturelle, qu’ils savent et qu’ils parlent à tout momant, que celle qui leur est étrangère et qu’ils n’entandent point. Que non seulemànt lés enfans, mais encore lés persones raisonables sont extrèmemànt fatiguées de cette bizarre manière d’écrire. Qu’il y a peu de Français qui sachent bien lire leur propre langue. Que de très-habiles gens soufrent tous lés jours le reproche honteux de ne savoir pàs lire. Que lés provinciaux qui viènent à Paris avec dés prononciacions qui, pour être communes dàns leur province, n’en sont pàs moins contraires au bon usage, ont une peine infinie à se corriger, n’étant point aidés par une ortografe nette et juste, qui marque le propre son et la vraie prononciacion dés mots. Que quelques Parisiens même près de la cour, au çantre du bau langage, parlent quelquefois en provinciaux. Que le sèxe le plus poli qui entand le mieux à placer un mot dàns un discours, est celui qui sait le moins placer une lettre dàns un écrit.....

«Telles sont lés principales raisons que chacun dés deux partis allègue en sa faveur. Pour lés troisièmes, il y a bien de l’aparance qu’ils n’en ont point eû d’autres qu’un panchant naturel, mais faible, pour randre justice à la Raison, et baucoup de timidité pour combattre l’Usage. Il étoit en effet bien dificile de ranverser l’un pour faire triompher l’autre. Commànt attaquer l’Usage! son pouvoir est tirannique, tout le monde l’avoue, lés plus indépandans le santent. Quel dangér de se déclarer son ênemi! Quelque injuste et ridicule qu’on le suppose, ne l’est-il pàs davantage de s’en séparer? Et n’est-ce pas une espèce de folie que de vouloir être sage parmi lés fous? A quoi ne s’expose-t-on pàs lorsqu’on s’en prand à ce qui se dit et à ce qui se fait? Il y a bien moins à craindre contre la Raison: c’est l’ênemi qu’on a toujours attaqué le plus inpunémànt quoiqu’avec moins de succès. Mais d’honêtes gens peuvent-ils l’abandoner? Sés attraits ne se font-ils pàs santir malgré toute la tirannie de l’Usage? Et ne doit-elle pàs triompher dàns lés siances, lorsqu’elle brïlle à la tête de l’État?

«.....N’est-il pàs juste que puisque notre langue a secoué le joug de la latinité, nous en délivrions aussi notre ortografe? Si elle n’est qu’accessoire à la prononciacion, ne doit-elle pàs suivre tous lés changemans de celle-ci? Pourquoi l’Usage si inconstant de sa nature en toutes choses sera-t-il fixé pour la seule ortografe? Ne semble-t-il pàs qu’à force de vouloir la maintenir par l’autorité de l’Usage, au lieu de la soumettre à sés loix, on ne fait que l’en éxamter et conserver par là dàns nos écrits toute la barbarie gauloise?... Prolongez, de grace, vos jours de quelques siècles, placez-vous dàns ces tams reculés où le français, étint par tout ailleurs, ne vivra que dàns lés colèges, où Déspreaux, la Fontaine et Molière, qui divertissent aujourdui si agréablemànt les plus honêtes gens, ne seront peut-être que l’occupacion ennuyeuse des écoliers et le sujet fatiguant dés veilles de leurs maitres, où la langue française, ranfermée dàns lés ouvrages que la bauté sauvera de la fureur de l’oubli et de la voracité dés tams, ne pourra plus être aprise que par la lecture de nos auteurs. Alors point de cour, point d’académie, point d’oreille pour décider du bel usage: lés livres seuls présanteront aux yeux toute la pureté de la langue. Si nous n’écrivons pàs aujourdui comme on parle, alors on parlera comme nous aurons écrit: on cherchera dàns l’arrangement dés lettres celui dés sons de la voix; et ce sera dàns l’ortografe qu’on étudiera la prononciacion dés mots. Mais, hélàs! quelle horrible confusion ne me samble-t-il pàs voir! Ne vous figurez-vous pas ce cahos affreux et ce bouleversemant general de langage causé par cés lettres inutiles en mille endroits et necessaires en mille autres, par ce protéisme continuel dés caractères, par cés ambiguïtés et cés équivoques perpétuelles dàns le son et dàns la valeur dés lettres? Car cete langue si belle, si noble et si polie dàns la bouche n’est plus sur le papiér qu’un barbare langage, qui choque lés yeux, et que l’oreille ne pourroit soufrir si la langue prononçoit tout ce que la plume a dessiné.....»

On peut juger, par cette citation textuelle, du système orthographique adopté par l’abbé Girard. Le contraste qu’il offrit, lors de son apparition, dut être encore plus choquant qu’il ne l’est aujourd’hui pour nous, puisque l’Académie, dans ses réformes successives, a adopté quelques-unes de celles qu’il indique; elle aurait même dû en admettre quelques autres, ne fût-ce qu’en raison de l’étymologie: etint de extinctus, honète de honestus, etc. Toutefois, si l’on supprimait cette forêt d’accents, fort inutiles pour la plupart, comme sur le mot extrèmemànt, ce système, sauf quelques altérations inadmissibles, telles que le monosyllabe temps écrit tams, et d’autres corrections prématurées, aurait pu obtenir l’assentiment de Voltaire, et il me semble préférable à celui de Duclos. Je donne dans l’Appendice D l’analyse de la réforme du savant auteur des Synonymes.

Charles-Irénée Castel, abbé de Saint-Pierre, nommé membre de l’Académie française en 1695, est un des hommes dont on prononce le nom avec le plus de reconnaissance et de respect. Au commencement du dix-huitième siècle, il se montra l’un des premiers animé de cet amour profond de l’humanité dont l’expression de philanthropie donnait l’image et s’alliait si bien avec ce mot bienfaisance, dont il est le créateur. Exclu de l’Académie dès 1718, à cause des hardiesses politiques contenues dans son Discours sur la polysynodie, il consacra sa longue carrière à l’étude des améliorations pédagogiques, économiques, sociales, gouvernementales que lui paraissait comporter l’état de la société sous le règne de Louis XV.

On trouvera plus loin à l’[Appendice D] une analyse de son Projet pour perfectioner l’ortografe des langues d’Europe, qu’il fit paraître en 1730, à l’âge de soixante-douze ans, et des procédés imaginés par lui pour figurer les différents sons qu’il croit avoir reconnus dans les langues de l’Europe et particulièrement dans la langue française. Je me contenterai de reproduire ici quelques-unes de ses idées sur le droit de néologisme. En réfléchissant avec lui aux procédés par lesquels s’enrichissent nos lexiques, on s’expliquera la source de bien des contradictions orthographiques et la nécessité de régulariser l’orthographe des mots récemment introduits, pour la faire concorder avec celle des similaires déjà existants.

«Le Dictionaire de Nicod, dit-il (p. 250), parut il y a environ cent cinquante ans; c’étoit le plus ample et le plus parfait de son tems: il comprend non-seulement lèz termes de l’uzaje comun de la conversation, de la chaire, dèz spéctacles et du bareau, mais encore lèz termes dèz arts et dèz siences. Or comparéz le avec le dictionaire de Trevoux, qui a suivi sajement le mème plan de metre en un mème dictionaire géneralement tous lèz mots fransois tanceux de l’uzaje comun que ceux dèz arts et dèz siences. Examinéz en quelques pages et vous trouverèz qu’en cent cinquante ans la langue est devenue au moins trois fois plus riche qu’elle n’étoit en nombre de mots sans compter qu’elle s’est aussi enrichie en nombre de frazes: le dictionaire de Nicod n’est pas la sixième partie du dictionaire de Trevoux imprimé en 1721 en cinq volumes, dont chaque volume a plus de 1900 pages.

«J’ai eu la curiosité de compter lèz mots depuis le mot BÉANT jusqu’au mot BEZOLE, poisson de Geneve, et au mot BEZOARD; j’en ai trouvé environ 110 dans Nicod et pres de 330 dans le dictionaire de Trevoux. Voilà une preuve du nombre prodigieux de mots qui étoient alors inuzitéz et qui se sont établis depuis cent cinquante ans dans notre langue, et la seule comparaison dèz dictionaires de divers siécles forme sur cela une demonstration complète que lèz langues peuvent s’enrichir trez-considerablement chaque siècle par la création et par l’uzaje de termes nouveaux...

«N’est-il pas vrai que si lèz persones qui, dans la conversation, dans la chaire, dans lèz plaidoyers, sur lèz teatres et dans lèz livres ont uzé lèz premiers de çèz termes qui étoient inuzitéz du tems de Nicod n’avoient ozé rien hazarder, nous serions privéz encore aujourdui de plus de la moitié de notre langue? Je conviens que, dans la conversation et dans l’impression, ils ont hazardé quelques mots qui n’ont pas été adoptéz, mais ne leur devons-nous pas au moins ceux que lèz auditeurs et lèz lecteurs ont adoptés, et qui par cette adoption sont venus jusqu’à nous?