[118] M. l’abbé de Dangeau.
«Voyons, avec vos règles, a dit l’homme[119] de Monsieur de Marca, que direz-vous de cette phrase: Elle s’est laissée emporter à la colère? Faut-il dire: elle s’est laissé emporter, etc.
[119] M. l’abbé Testu, abbé de Belval.
«Je ne blâmerois peut-être ni l’un ni l’autre, a-t-il répondu. Mais de grâce, lui a-t-on répliqué, rentrez un peu en vous-même, comme vous nous avez tout à l’heure si bien dit qu’il falloit faire quelquefois; et faites-nous voir sur quoi vous fondez votre indulgence, et pourquoi vous souffrez qu’on dise, elle s’est laissée emporter à la colère, et que vous ne voulez pas dire, les sommes qu’on m’a données à recevoir.
«En vérité, Monsieur, a-t-il répondu froidement, je suis las de raisonner. Permettez-moi de m’abandonner de temps en temps à mon instinct et à un peu de paresse, et de laisser en repos toutes mes règles de grammaire. Je vois ici tant d’honnêtes gens qui font la même chose, et qui ne font peut-être pas mal.
«Hé bien, Monsieur, a dit celui qui avait cité Monsieur de Marca, je crois qu’il faut dire, elle s’est laissée emporter à la colère; et puisque vous ne voulez pas nous en dire la raison, je m’en vais me mettre à votre place, et peut-être vous l’apprendre. Elle s’est laissée emporter se dit, parce qu’il est plus doux à la prononciation. La voyelle qui commence le mot d’emporter mange la dernière du mot laissée, et empêche la rencontre de ces deux e, qui auroit quelque chose de trop languissant.
«Mais, Monsieur, a dit un troisième, s’il y avoit surprendre au lieu d’emporter, croiriez-vous qu’il fallût dire, elle s’est laissée surprendre? Pour moi, je ne le crois pas; et moins indulgent que Monsieur qui a parlé avant vous, je veux qu’on dise, elle s’est laissé emporter à la colère, comme on dit, les sommes qu’on m’a donné à recevoir.»
L’abbé Girard, membre de l’Académie française en 1744, publia, au commencement du dix-huitième siècle, plusieurs ouvrages importants sur la langue, et entre autres ses Synonymes françois, leurs différentes significations et le choix qu’il faut en faire pour parler avec justesse. C’était le premier ouvrage sur cette matière: son succès fut très-grand et s’est perpétué jusqu’à nos jours, grâce aux éditions qu’en ont données Beauzée et M. Guizot. Deux ans avant la première édition, qui parut sous le titre de Justesse de la langue françoise, il fit paraître un projet de réforme orthographique sous ce titre: L’ortografe française sáns équivoques et dàns sés principes naturels, ou l’art d’écrire notre langue selon lés loix de la raison et de l’usage, d’une manière aisée pour lés dames, comode pour lés étrangérs, instructive pour lés provinciaux, et nécessaire pour exprimer et distinguer toutes lés diférances de la prononciacion, Paris, Pierre Giffart, 1716, in-12. Je crois devoir reproduire ici en partie l’introduction, en supprimant les exemples, pour me borner à l’argumentation pour et contre la réforme:
«Tout le monde convient assez que l’ortografe est la manière de représanter fidèlemànt à la vue par lés caractères qui sont en usage le son dés paroles que la voix fait entandre à l’oreille. Mais tout le monde, ce me samble, ne convient pàs égalemànt de ce qui doit régler la manière de le faire. Lés uns veulent que le seul usage en décide: ils nomment Usage ce qui est observé par le plus grand nombre, et par ceux qui, n’osant se doner aucune liberté raisonable, se font un scrupule de suivre tout ce qui a l’air de nouvauté. Lés autres prétandent corriger l’Usage par la Raison: ils nomment Raison tout ce que la netteté et la facilité leur inspirent d’observer dàns l’ortografe, indépandammànt de la pratique la plus générale et la plus universellemànt suivie par le commun dés écrivains. Cés deux partis ont doné la naissance à un troisième, qui, craignant de contredire la Raison et n’osant contrarier l’Usage, tantôt se done à celui-ci et quelquefois se prête à celle-là.
«Les défanseurs de l’Usage ne sont pàs si fort lés antagonistes de la Raison, qu’ils ne prétandent aussi la mettre de leur côté. Ils disent que puisque lés mots et la prononciacion dépandent du seul Usage, la manière de lés écrire, qui ne parait qu’accessoire, doit entièremànt en dépandre. Que c’est, en effet, obéir à la Raison que de suivre l’Usage en cés sortes de matières. Qu’après tout il n’est pàs si contraire au bon sans qu’on voudrait le faire croire. Que s’il y a dés lettres inutiles pour la prononciacion, elles ne le sont pàs pour la distinction dés mots et pour la siance de l’Étimologie..... Enfin, ils ajoutent que l’Usage est tellemànt le maitre de la manière d’écrire qu’on ne peut l’abandoner et se faire une ortografe particulière, sàns s’attirer dés reproches d’ignorance ou de bizarre ridicule. Qu’écrire autremànt que lés autres, c’est vouloir n’être point lû. Que ce seroit même gâter l’écriture et la langue que d’ôter toutes les lettres inutiles à la prononciacion dés mots; il faudroit par cete raison bannir toutes lés s finales, lés r de la plu-part dés infinitifs, confondre lés singuliérs avec lés pluriels et faire un cahos de tout.