«Après avoir entendu ce que je viens de rapporter, et qui avoit été dit avec un peu de chaleur, tout le monde jugea que le mieux étoit d’abandonner la matière, parce qu’on a toujours vu que les disputes sur l’orthographe ne finissoient point, et que d’ailleurs elles n’ont jamais converti personne.»

On traita ensuite cette question d’orthographe: «Chapitre XX. J’ai été payé des sommes qu’on m’avoit données, ou, donné à recevoir d’un tel[117].

[117] Après deux siècles, des questions quelque peu analogues sont encore en litige. Et adhuc sub judice lis est.

«Le premier opinant a dit qu’il falloit dire, j’ai été payé des sommes qu’on m’avoit données à recevoir, parce que, les sommes étant au pluriel, données y devoit être aussi.

«Pour moi, a dit le second opinant, je suis d’un avis contraire. Les sommes sont reçues, et non pas données. Ce qu’on donne, c’est à recevoir: on reçoit les sommes. Ainsi il faut dire, donné à recevoir.

«Un troisième, se rangeant du côté du second, a dit que, si l’on pouvoit renverser la phrase et dire, à lesquelles recevoir on m’a donné, on verroit bien que recevoir régit les sommes, et que donné régit recevoir. On m’a donné à faire quelque chose; l’action qu’on m’a donnée à faire, c’est de recevoir. Au lieu de donner, mettons le mot de prier; et au lieu de dire, les sommes qu’on m’a donné à recevoir, disons, qu’on m’a prié de recevoir; vous verrez que vous ne sauriez dire, les sommes qu’on m’a priées de recevoir, mais qu’il faut dire, qu’on m’a prié de recevoir.

«Le quatrième opinant a été de même avis: que ce qu’on donnoit n’étoit pas les sommes, mais une action à faire. On me donne à recevoir ces sommes-là et l’on ne me donne pas ces sommes-là.

«Ceux qui ont suivi ont dit qu’ils avoient bien vû d’abord qu’il falloit dire donné à recevoir, ne consultant que l’usage; et que ce qu’avoient dit les derniers opinans, les confirmoit dans un avis dont ils n’avoient pas examiné jusques-là toutes les raisons grammaticales.

«Mais, Monsieur, a repris quelqu’un, si pour juger de la bonté d’une phrase, il est nécessaire d’examiner, comme viennent de faire ces Messieurs, et les verbes et leurs régimes, si c’est un participe, ou un gérondif, où en serons-nous? J’ai bien peur que ces Messieurs qui raisonnent tant, ne trouvent moyen de nous fournir aujourd’hui des raisons pour une opinion, et demain d’autres raisons aussi bonnes, peut-être meilleures, pour le sentiment contraire. Je me souviens d’avoir vû faire quelque chose de semblable à feu Monsieur de Marca dans nos assemblées du clergé: il soutenoit tantôt un avis, et tantôt un autre, selon les occasions; et il avoit toujours à nous alléguer quelque canon, qui paroissoit fait exprès pour lui. Ainsi, Messieurs, tous vos raisonnemens me paroissent fort suspects.

«Hé bien, Monsieur, trouvons un moyen de nous accommoder, a dit un[118] de ceux qui est le plus accusé d’aimer à raisonner. Quand on vous présente une phrase, le grand usage que vous avez du beau monde, du monde poli, fait que vous prenez aisément le bon parti. C’est peut-être par un usage qui en approche, que nous nous déterminons aussi, ces autres Messieurs et moi. Mais après avoir porté notre premier jugement, et avoir dit, Cette manière de parler me plaît, ou me déplaît, nous rentrons un peu en nous-mêmes, et nous nous disons: Voyons un peu ce qui rend cette manière de parler vicieuse; voyons ce qui la rend bonne. Alors ayant recours à nos participes, à nos régimes, à nos gérondifs, et à tout cet attirail, que vous avez peur qui ne vienne du pays latin, nous tâchons de découvrir les raisons de notre premier goût, et nous sommes quelquefois assez hardis pour faire quelques petites règles générales, à l’occasion d’un sentiment particulier. Un homme voit un bâtiment: du premier coup d’œil il dit: Cela me plaît, cela me déplaît. Il y a tel homme de bon goût, qui par le grand usage qu’il a d’avoir vû des maisons, d’avoir connu celles qui plaisent et celles qui déplaisent aux connoisseurs, dit fort à propos: Cela me plaît, cela me déplaît. Demandez-lui-en la raison, il ne sauroit vous la dire. Mais faites venir M. Perrault: aussi-tôt Vitruve en campagne, les cinq ordres d’architecture, et tout ce qu’il sait par sa méditation, jointe à un grand usage des bâtimens.