«Au commencement de l’année 1696, l’Académie résolut, à la pluralité des voix, qu’on travailleroit en deux Bureaux; que, dans le premier, on reverroit le Dictionnaire, et que, dans le second, on proposeroit des doutes sur la langue, qui, dans la suite, pourroient servir de fondement à une Grammaire. Messieurs Charpentier, Perrault, Corneille (T.), et MM. les abbez de Dangeau et de Choisy promirent assiduité au second Bureau; c’est le dernier nommé (de ces membres) qui se chargea de tenir la plume pendant le reste du quartier.»
Suivent les questions rangées par chapitres, où l’abbé de Choisy expose les diverses opinions de chacun pour et contre; il s’occupe plutôt des difficultés grammaticales proprement dites, cependant il déclare «que les caractères sont faits pour peindre les sons, et que, par conséquent, l’orthographe la moins imparfaite est celle qui nous expose le moins à prononcer mal.»
Voici au XIXe chapitre, relatif à l’Orthographe, un récit curieux des difficultés qu’offrait ce genre de discussion dans l’Académie pour le Dictionnaire de 1694, difficultés qui se reproduisirent pour l’édition de 1740 et dont l’abbé d’Olivet nous a donné le récit.
«Un de Messieurs, rapporte de Choisy, sur la fin de la séance précédente, avoit proposé de faire quelques changemens à l’orthographe de l’Académie, et, par exemple, de mettre une s, pour plus grande uniformité, à tous les pluriels (ce que Corneille avait proposé dès 1666). Un autre, qui abhorre les changemens, a commencé aujourd’hui par nous mettre devant les yeux ces deux vers d’Athalie:
Quel est-il cet objet des pleurs que vous versez?
Les jours d’Éliacin seroient-ils menacez?
«Vous prétendez, nous a-t-il dit, qu’il est à propos que l’écriture fasse distinguer le verbe d’avec les substantifs, adjectifs et participes, ce qui sera très-aisé, lorsqu’on réservera l’s pour les pluriels de tous ceux-ci, et le z pour le verbe seul. Ainsi, selon vous, il faudra écrire:
Quel est-il cet objet des pleurs que vous versez?
Les jours d’Éliacin seroient-ils menacés?
«Mais cette imagination n’est pas nouvelle, puisqu’il y a deux siècles qu’elle à été proposée, sans néanmoins que le public ait paru en faire cas. Il n’y a qu’à ouvrir les Grammaires de Ramus, de Pelletier et de bien d’autres qui s’érigèrent en réformateurs d’orthographe peu de temps après la mort de François Ier. On s’est moqué d’eux. Hé! depuis quand l’orthographe auroit-elle pour but de spécifier et de faire distinguer les parties d’oraison? Assurément, sur cent femmes qui parlent très-bien, et qui même écrivent correctement, il n’y en a pas dix qui sachent ce que c’est que participe. Versez est un verbe, menacez est un participe: donc il faut les écrire différemment? Pour moi, je ne vois ici qu’un principe qui soit également avoué, tant par ceux qui se plaisent à introduire des nouveautez, que par ceux qui tiennent pour l’usage ancien. Quel est ce principe? Que les caractères sont faits pour peindre les sons, et que, par conséquent, l’orthographe la moins imparfaite est celle qui nous expose le moins à prononcer mal. Or il est clair que ce mot, menacez, se prononce absolument de même, et sans la plus légère différence, soit qu’on le fasse verbe, comme quand je dis, vous menacez, soit qu’on le fasse participe, comme dans le vers de M. Racine, seroient-ils menacez. Pourquoi donc, où il ne s’agit que d’un seul et même son, employer deux signes différens? Une règle d’orthographe qui suppose qu’on sait toujours distinguer le verbe d’avec un nom, n’est bonne que pour ceux qui ont étudié; au lieu que celle qui fut adoptée par nos pères est à la portée de tout le monde. Personne, en effet, ne manque assez d’oreille pour confondre l’è ouvert comme dans procès, succès, avec l’é fermé, comme dans aimé, bonté. Voilà le cas où il est utile d’avoir deux signes, puisqu’il y a deux sons. Aussi prenons-nous l’s pour le signe de l’è ouvert, procès, succès; et le z pour le signe de l’é fermé, quand le mot est au pluriel, vous aimez, vous êtes aimez. Règle qui ne souffre aucune exception, qui se conçoit sans étude, qui se retient sans effort. On accentue l’è quand il est ouvert, procès, de peur qu’on ne le prenne pour un e muet, comme dans frivoles, paroles, où l’s n’a lieu que pour marquer le pluriel. Ajoutons que le z a cela de commode, qu’il nous dispense de lever la main pour former un accent. On écrit tout de suite bontez; au lieu que pour écrire bontés, il faut que j’aie l’attention et la patience d’aller chercher la lettre qui doit recevoir l’accent, et que je risque encore de mettre un grave pour un aigu. Quoi qu’il en soit, l’Académie ne s’est jamais départie du z, et cette raison en vaudra toujours mille autres pour moi. Je ne dis point que pour observer cette belle uniformité dans tous les pluriels, il faudroit donc écrire, les travaus, les gens heureus, nos vœus. O! que nos livres en deviendroient bien plus beaus!»