«Pour l’orthographe purement française, l’habitude seule peut en supporter l’incongruité. Emploi-e-roient, octroi-e-roient, qu’on prononce emploiraient, octroiraient; paon, qu’on prononce pan; Laon, qu’on prononce Lan, et cent autres barbaries pareilles font dire:
Hodieque manent vestigia ruris.
«Les Anglais sont bien plus inconséquents; ils ont perverti toutes les voyelles; ils les prononcent autrement que toutes les autres nations. C’est en orthographe qu’on peut dire avec Virgile:
Et penitùs toto divisos orbe Britannos.
«Cependant ils ont changé leur orthographe depuis cent ans: ils n’écrivent plus: loveth, speaketh, maketh, mais loves, speaks, makes.
«Les Italiens ont supprimé toutes les h. Ils ont fait plusieurs innovations en faveur de la douceur de leur langue.
«L’écriture est la peinture de la voix; plus elle est ressemblante, meilleure elle est.»
Me trouvant en possession d’un grand nombre de lettres autographes de Voltaire, et particulièrement de sa correspondance, en partie inédite, avec d’Alembert, j’ai été curieux de confronter son orthographe avec celle de l’Académie de 1740. C’est surtout à partir de 1752 que devient plus sensible la modification apportée sous ce rapport par Voltaire dans sa correspondance, surtout alors qu’il s’occupait de la rédaction des articles qu’il envoyait à d’Alembert pour le Dictionnaire philosophique. Il supprime le plus souvent les lettres doubles qui ne se prononcent pas. Il écrit pardonait, et d’un autre côté guai, il éguaiera. Il affecte le plus profond dédain peur l’étymologie. On voit alors s’échapper de sa plume tantôt le mot philosophe et tantôt philosofe, ce dernier plus fréquemment que l’autre; il écrit même quelquefois filosofe, et veut que ce mot soit rangé à la lettre F, au Dictionnaire philosophique. Dans sa lettre datée des Délices, le 2 décembre 1755, que j’ai sous les yeux, il écrit: «ennemi de la philosofie» et «persécuteur des philosofes.» Il met partout ainsi: enciclopédie, dictionaire. Dans une lettre datée du 24, il écrit: «Je voudrais que votre tipografe Briasson pensast un peu à moy.»... «Vous avez des articles de téologie e de métaphisique.» Dans d’autres, il écrit plusieurs fois: Athène, autentique, entousiasme, têse, historiografe, bibliotèque, téologien, crétien et cristianisme, s’écartant ainsi, avec une intention évidente, de l’orthographe de l’Académie, dont il était membre depuis 1746. (Voir le texte de ces lettres avec leur orthographe à l’[Appendice E].)
En comparant les lettres de Voltaire avec les éditions imprimées, on voit que l’habitude typographique de tout ramener à l’orthographe du Dictionnaire de l’Académie a fait supprimer celle que Voltaire préférait[120]. Il eût pourtant été intéressant de suivre, dans ses nombreux écrits, aussi bien les modifications de son orthographe que celles de sa pensée. Peut-être, à un certain moment, la popularité immense dont il jouissait eût-elle pu faciliter quelques-unes des réformes déjà proposées.
[120] Dans la grande édition de Beuchot, que nous avons imprimée en 1834, on n’a conservé de l’orthographe de Voltaire que ses a au lieu des o, et je fesais, nous fesons, du verbe faire. Et en effet, puisqu’on écrit je ferai, la prononciation demande que l’on écrive aussi fesons.