«J’ai suivi presque toujours son autorité sous le rapport de la grammaire et de l’orthographe, bien que parfois je ne fusse pas satisfait de ses solutions. Ainsi je faisais tout bas mes réserves quand j’indiquais comme étant du masculin le mot quadrige, et du féminin le mot exemple (d’écriture). Je trouvais assez singulier qu’on écrivît dyssenterie, quand on écrit tout de suite après dysurie. Je ne m’explique point par quelle subtilité on a établi entre Zéphire et zéphyr une distinction que l’étymologie condamne et dont les poëtes ne tiennent aucun compte. Je ne comprends rien à la bizarrerie qui conserve l’adjectif invariable dans cette locution: Ils se faisaient fort de, elle se fait fort de.
«Pour l’orthographe, je n’entrerai point dans une foule de petites discussions que je laisse aux grammairiens. Seulement j’oserai blâmer l’Académie quand elle a la faiblesse d’abandonner un principe général pour se conformer à une erreur vulgaire. En somme, elle oublie trop qu’elle a le droit et le devoir de dicter la loi. Par exemple, je ne vois pas pourquoi, infidèle à ses propres traditions, elle a fini par accepter la nouvelle manière d’écrire le mot terrain, que certains étymologistes dérivent sans doute de terra ou de je ne sais quel adjectif terraneus, faisant pendant à subterraneus. Mais l’Académie de 1694 écrivait terrein, comme l’exige la racine terrenum. Si l’on prétend établir une règle nouvelle, il faut au moins décréter que plenus donnera le mot français plain, serenus, serain, etc. De même, l’esprit rude sur la voyelle initiale se représente en français par une h. La logique réclame une application universelle d’un principe aussi simple. Or, si l’on écrit holocauste, pourquoi olographe? pourquoi encore erpétologie?
«Néanmoins, je me suis incliné devant toutes ces anomalies, et je n’ai fait cause à part que deux ou trois fois. Les mots roide, roideur, roidir, ont été omis, je ne sais pourquoi, dans la réforme voltairienne qui a conformé l’écriture à la prononciation. Dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie, je ne fais pas de doute que cela sera réformé. J’ai maintenu l’orthographe disyllabe, au lieu de dissyllabe, que j’avais déjà introduite dans d’autres ouvrages. Cela m’a paru nécessaire pour conserver la brève de l’adjectif latin, et pour qu’on ne crût pas voir dans ce mot un composé de dissos. Je puis dire que le savant et regrettable Boissonade avait applaudi à cette petite révolte contre l’autorité.»
M. Charles-Auguste Sainte-Beuve, membre de l’Académie française depuis 1845, a bien voulu consacrer dans le Moniteur du 2 mars dernier à la première édition du présent ouvrage un de ces articles où une science profonde quoique toujours aimable se cache sous la forme la plus séduisante. Je ne puis résister au désir de citer l’analyse historique que le savant académicien a faite de la question, à propos de mon travail, tout en passant sous silence les encouragements si bienveillants qu’il veut bien donner à mes efforts.
«Notre langue française, dit-il, vient en très-grande partie du latin. C’est un fait reconnu et que les philologues et critiques qui se sont occupés de l’histoire de la langue et qui ont étudié la naissance de la romane, d’où la nôtre est dérivée, ont mis de plus en plus en lumière. L’un de ces derniers historiens et qui s’est dirigé d’après la méthode et par les conseils des vrais maîtres, M. Auguste Brachet, a parfaitement exposé[123] cette formation de notre idiome. Mais ce n’est pas du latin savant, du latin cicéronien, c’est du latin vulgaire parlé par le peuple et graduellement altéré, que sont sortis, après des siècles de tâtonnement, les différents dialectes provinciaux dont était celui de l’Ile-de-France, lequel a fini par se subordonner et par supplanter les autres; lui seul est devenu la langue, les autres sont restés ou redevenus des patois.
[123] Grammaire historique de la langue française, par M. Auguste Brachet; 1 vol. in-18, à la librairie Hetzel, 18, rue Jacob.
«Quand je dis que cette langue romane des onzième et douzième siècles est sortie du latin vulgaire et populaire graduellement altéré, j’ai peur de me faire des querelles; car, d’après les modernes historiens philologues, les transformations du latin vulgaire ne seraient point, à proprement parler, des altérations: ce seraient plutôt des développements, des métamorphoses, des états successifs soumis à des lois naturelles, et qui devinrent décidément progressifs à partir d’un certain moment: il en naquit comme par voie de végétation, vers le dixième siècle, une langue heureuse, assez riche déjà, bien formée, toute une flore vivante que ceux qui l’ont vue poindre, éclore et s’épanouir, sont presque tentés de préférer à la langue plus savante et plus forte, mais plus compliquée et moins naïve, des âges suivants. Je n’ai point à entrer dans cette discussion, ni à chicaner sur cette préférence; ce que je voulais seulement remarquer, c’est que, sous cette première forme lentement progressive et naturelle, tous les mots français qui viennent du latin et par le latin du grec ont été adoucis, préparés, mûris et fondus, façonnés à nos gosiers, par des siècles entiers de prononciation et d’usage: ils sont le contraire de ce qui est calqué et copié artificiellement, directement. Ils n’ont pas été transportés d’un jour à l’autre et faits de toute pièce, tout raides et tout neufs, d’après une langue savante et morte, que l’on ne comprend que par les yeux et plus du tout par l’oreille.
«A ce vieux fonds de la langue française il y a peu à réformer pour l’orthographe. Les mots en ayant été prononcés et parlés par le peuple, des siècles durant, avant d’être notés et écrits, toutes ou presque toutes les lettres inutiles ont eu tout le temps de tomber et de disparaître. Quand ils ont été écrits pour la première fois, ils ne l’ont pas été par les savants. L’usage a donc amené et produit pour ce vieux fonds domestique la forme qui, ce me semble, est définitive. La difficulté est surtout pour les mots savants et d’origine plus récente, importés à partir du seizième siècle, depuis l’époque de la Renaissance, et la plupart tirés du grec avec grand renfort de lettres doubles et de syllabes hérissées. Ces mêmes historiens de la langue et qui l’admirent surtout aux douzième et treizième siècles, dans sa première fleur de jeunesse et sa simplicité, sont portés à proscrire, à juger sévèrement toute l’œuvre de la Renaissance, comme si elle n’était pas légitime à son moment et comme si elle ne formait pas, elle aussi, un des âges, une des saisons de la langue. M. Auguste Brachet, qui n’est nullement favorable aux néologismes du seizième siècle, déclare en même temps absurde la tentative qui consisterait aujourd’hui à réduire et à simplifier, en les écrivant, bon nombre des doctes mots introduits alors. «Puisque l’orthographe du mot, dit-il, résulte de son étymologie, la changer, ce serait lui enlever ses titres de noblesse.» Telle cependant n’a pas été et n’est point l’opinion de beaucoup d’hommes instruits et d’esprits philosophiques depuis le seizième siècle jusqu’à nos jours.
«Sans doute l’introduction de la plupart de ces mots s’étant faite par les savants et d’autorité pour ainsi dire, non insensiblement et par le peuple, ce ne saurait être à la manière du peuple et comme cela s’est passé pour le premier fonds ancien de mots latins, par une usure lente et continuelle, que la simplification peut s’opérer. Mais la même autorité qui a importé les mots et vocables scientifiques peut intervenir pour les modifier. Ainsi rien n’oblige d’user perpétuellement de cette orthographe grecque si repoussante, dans les mots rhythme, phthisie, catarrhe, etc.; et il y a longtemps que Ronsard et son école, tout érudits qu’ils étaient, avaient désiré affranchir et alléger l’écriture courante de cet «insupportable entassement de lettres». Ils n’y étaient point parvenus.
«L’histoire des tentatives faites depuis le seizième siècle pour la simplification de l’orthographe nous est présentée fort au complet par M. Didot en son intéressante brochure, et il en ressort que pour réussir à obtenir quelque chose en telle matière et pour triompher de l’habitude ou de la routine, même lorsque celle-ci est gênante et fatigante, il ne faut pas trop demander, ni demander tout à la fois.