«On suppose qu’un tel changement dans l’orthographe doit entraver ou abolir l’usage des livres écrits selon la méthode ordinaire, ou du moins que la lecture de ces livres deviendrait presque inaccessible aux enfans accoutumés à un autre système graphique. Il ne s’agit, pour dissiper cette objection, que de bien expliquer ce que je propose. Assurément, je ne demande point que l’on n’imprime plus aucun livre avec notre orthographe actuelle, ni même que les lois soient écrites avec l’orthographe philosophique que j’ai indiquée. Les livres classiques que les enfans auront entre les mains, dans les écoles nationales, sont les seuls que j’aie ici en vue. A l’égard de tous les autres, il faut laisser agir le temps, la liberté et la raison.»

M. Littré, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres et juge si compétent en cette matière, s’exprime ainsi dans son Histoire de la langue française, tome Ier, p. 327:

«L’habitude commune dans les anciens textes de ne pas écrire les consonnes doublées qui ne se prononcent pas et de mettre arester, doner, apeler, etc., mériterait d’être transportée dans notre orthographe. On écrit dans les anciens textes au pluriel sans t les mots enfans, puissans, etc.: cette orthographe, depuis longtemps proposée par Voltaire, est un archaïsme bon à renouveler. Ceux qui s’effrayeraient du changement d’orthographe ne doivent pas se faire illusion sur l’apparente fixité de celle dont ils se servent. On n’a qu’à comparer l’orthographe d’un temps bien peu éloigné, le dix-septième siècle, avec celle du nôtre, pour reconnaître combien elle a subi de modifications. Il importe donc, ces modifications étant inévitables, qu’elles se fassent avec système et jugement. Manifestement, le jugement veut que l’orthographe aille en se simplifiant, et le système doit être de combiner les simplifications de manière qu’elles soient graduelles et qu’elles s’accordent le mieux possible avec la tradition et l’étymologie...»

Dans un autre passage, le savant philologue constate ainsi l’influence de l’orthographe sur le langage parlé et par suite l’importance d’une écriture régulière pour le maintien même de la langue.

«Notre langue fourmille de mots où l’écriture a fini par tuer la prononciation, c’est-à-dire que des lettres écrites, il est vrai, mais non prononcées, ont fini par triompher de la tradition et se faire entendre à l’oreille comme elles se montrent à l’œil.»

M. Max Müller, correspondant de l’Institut de France et l’un des linguistes les plus éminents de l’Europe, écrivait, en 1863[122], à propos de la réforme orthographique de la langue anglaise, les lignes suivantes, qui s’appliquent, sous plus d’un rapport, à diverses tentatives faites chez nous dans ces derniers temps:

[122] Nouvelles leçons sur la science du langage, cours professé à l’Institution royale de la Grande-Bretagne en l’année 1863, par M. Max Müller, et trad. de l’anglais par MM. Georges Harris et Georges Perrot. Paris, A. Durand, 1867, in-8, t. Ier.

«Je ne dois pas manquer ici à appeler l’attention sur les importants services qu’ont rendus ceux qui, pendant près de vingt ans, ont travaillé en Angleterre à faire passer dans la pratique les résultats de la recherche scientifique, en composant et en cherchant à propager un nouveau système «d’écriture abrégée et d’orthographe rationnelle», plus connu sous le nom de Réforme phonétique. Je suis loin de me dissimuler les difficultés qui s’opposent au prompt succès d’une pareille réforme, et je ne me flatte pas de l’espoir qu’elle sera réalisée par quelqu’une des trois ou quatre générations qui nous suivront immédiatement. Mais je me sens convaincu du caractère de vérité et de raison que présentent les principes sur lesquels repose cette réforme: or le respect que nous inspirent naturellement la raison et la vérité, quoiqu’il puisse être endormi ou intimidé par instants, a toujours fini par avoir le dernier mot, et par peser dans la balance d’un poids irrésistible. Il a rendu les hommes capables de renoncer à leurs préjugés les plus chers, et à leurs cultes les plus sacrés, qu’il s’agît des lois sur les céréales, de la dynastie des Stuarts ou des idoles du paganisme; et je ne doute pas que notre orthographe irrationnelle n’ait le même sort que toutes les superstitions dont les hommes ont fini par se débarrasser. Il est déjà arrivé que des nations ont changé leurs signes de numération, leurs lettres, leur chronologie, leurs poids et leurs mesures. Peut-être M. Pitman ne vivra-t-il pas assez longtemps pour voir le résultat de ses efforts persévérants et désintéressés; mais on n’a pas besoin d’être prophète pour assurer que ce qui maintenant est hué par la foule devra l’emporter un jour ou l’autre, à moins que l’on ne trouve, pour combattre ce système, autre chose que quelques mauvaises plaisanteries déjà usées. Il y a, parmi les objections que l’on fait à ces projets de réforme orthographique, un argument qui devrait, à ce qu’il semble, avoir grand poids aux yeux du linguiste: cette réforme, dit-on, ferait, dans un grand nombre de cas, disparaître des lettres qui témoignent de l’étymologie des mots. Je ne puis pourtant prendre cet argument très au sérieux. Dans les langues, la prononciation change d’après des lois déterminées, tandis que, dans les idiomes modernes, pour ne parler que de ceux-ci en ce moment, l’orthographe a changé de la manière la plus arbitraire, de sorte que si notre orthographe suivait la prononciation des mots, elle serait en réalité plus utile à celui qui étudie le langage au point de vue critique que notre système actuel d’orthographe, avec ce qu’il y a d’incertain, d’arbitraire, d’étranger à toute méthode scientifique.»

M. L. Quicherat, membre de l’Académie des inscriptions, accepterait volontiers une régularisation et quelques réformes de détail dans le sens étymologique. Il s’exprime ainsi dans la préface de son Dictionnaire français-latin, 1864:

«J’ai suivi constamment pour guide le Dictionnaire de l’Académie, dont une longue pratique m’a fait de plus en plus apprécier le mérite. Il est facile de réunir contre un ouvrage si étendu un certain nombre de critiques de détail: ces petites imperfections ne sauraient déformer l’ensemble: Ubi plura nitent, non ego paucis offendar maculis.....