Charles Nodier, de l’Académie française en 1833, l’un des hommes les plus compétents dans la question, n’hésite pas dans l’expression de son sentiment:
«Je place au premier rang des plus honorables ouvriers de la littérature les grammairiens, les lexicographes, les dictionnaristes. Si leurs dictionnaires sont mauvais, ce n’est presque jamais leur faute. C’est d’abord celle de la langue, qui n’est pas bien faite; celle de l’alphabet, qui est détestable; celle de l’orthographe, qui est une des plus mauvaises et des plus arbitraires de l’Europe. C’est ensuite celle de la routine qui est une loi en France. C’est peut-être enfin celle des institutions littéraires préposées à la conservation de la langue, et qui ont fait de cette routine un fatal monopole.»
Malgré ces aveux significatifs contenus dans la préface de l’Examen critique des dictionnaires de la langue françoise, publié en 1829, on doit convenir que Nodier, devenu membre de l’Académie française, fut un des adversaires les plus redoutables du néographisme absolu, contre lequel il épuisait les traits les plus acérés de sa verve spirituelle. (Voir plus loin, Appendice D, à l’article d’Honorat Rambaud, p. [200].)
Andrieux, secrétaire perpétuel de l’Académie française, esprit judicieux, bon grammairien et littérateur de premier ordre, s’exprimait ainsi de son côté en 1829, dans sa lettre à M. Marle:
«Il est d’un bon esprit de désirer la réforme de l’orthographe française actuelle, de vouloir la rendre conforme, autant que possible, à la prononciation; il est d’un bon grammairien, et même d’un bon citoyen, de s’occuper de cette réforme; mais il est difficile d’y réussir. Voltaire, après soixante et dix ans de travaux, est à peine parvenu à nous faire écrire français comme paix et non pas comme François et poix. On trouve encore des gens qui répugnent à ces changements si raisonnables et si simples. Les routines sont tenaces; le succès vous en sera plus glorieux, si vous l’obtenez. Vous vous proposez de marcher lentement et avec précaution dans cette carrière assez dangereuse: c’est le moyen d’arriver au but. Puissiez-vous l’atteindre!»
(Voir plus loin, Appendice D, à la date de [1829], la réclamation de M. Andrieux contre M. Marle.)
Le professeur Laromiguière, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, écrivait à M. Marle à propos de son système:
«Je pense, après Molière, Montesquieu, Du Marsais, que rien n’est plus désirable que l’exécution de votre projet. En rapprochant l’orthographe de la prononciation, vous nous apprendrez en même temps à lire, à parler et à écrire la langue française; ce sera un service signalé rendu à tous les Français et aux nombreux étrangers qui aiment notre littérature.»
Daunou, secrétaire perpétuel de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, membre du Comité d’instruction publique de l’Assemblée nationale, s’exprimait ainsi à propos des moyens de faciliter la lecture aux enfants:
«... J’invoque donc une réforme d’un plus grand caractère que celles qui ont été introduites jusqu’ici dans l’enseignement de la lecture. Je réclame, comme un moyen de raison publique, le changement de l’orthographe nationale, et je ne crois pas cette proposition indigne d’être adressée à des législateurs qui compteront pour quelque chose le progrès, ou plutôt, si je puis m’exprimer ainsi, la santé de l’esprit humain. Il n’est point question ici de quelques corrections partielles, semblables à celles que l’on a tentées, et qui ne sont bien souvent que de nouvelles manières de contrarier la nature. Je demande la restauration de tout le système orthographique, et que, d’après l’analyse exacte des sons divers dont notre idiome se compose, l’on institue entre ces sons et les caractères de l’écriture une corrélation si précise et si constante que, les uns et les autres étant égaux en nombre, jamais un même son ne soit désigné par deux différens caractères, ni un même caractère applicable à deux sons différens. Cette analyse des sons de notre langue, la philosophie l’a déjà faite, ou l’a du moins fort avancée. Cette correspondance invariable entre la langue parlée et la langue écrite, il ne faut plus que la vouloir pour l’établir avec succès. Nous ne pouvons pas désirer pour cette réforme importante une plus favorable époque que celle où les préjugés se taisent, où les habitudes s’ébranlent, où l’on travaille enfin à régénérer l’instruction.