—Vous l'aimez donc bien, cette Suzanne? reprit-elle avec un léger tremblement dans la voix.

Une rougeur subite courut sur les joues de Belle-Rose.

—L'ai-je nommée? s'écria-t-il. Oh! madame, pardonnez à mon délire.

—Eh! monsieur, ce ne sont point des excuses que je vous demande, c'est un aveu.

Avec la colère, la sonorité de la voix était revenue. L'éclair brillait dans les yeux de la duchesse, ses narines frémissaient. Belle-Rose, à demi soulevé sur son coude, la regarda une minute; calme et serein devant cette colère mal contenue, il redressa fièrement sa tête chargée des ombres de la souffrance, et avec la simplicité du chrétien confessant sa foi, il reprit:

—Oui, madame, je l'aime.

Les yeux de la duchesse s'abaissèrent sous le regard de Belle-Rose; elle laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et si la douteuse clarté de la chambre avait permis au jeune blessé de lire sur ce beau visage incliné, il aurait pu voir, des paupières à demi closes, glisser sur la joue une larme comme une goutte de rosée sur du marbre poli.

—Est-ce votre fiancée? reprit-elle d'une voix si faible qu'elle passa comme un murmure entre l'albâtre rose de ses lèvres.

—Non, dit Belle-Rose tristement, c'est une amie que j'ai perdue.

Un rayon éclatant illumina le regard de la duchesse; puis, le front appuyé sur sa main, elle se tut. Mme la duchesse de Châteaufort était alors dans tout l'éclat de sa beauté. Grande, svelte, admirablement prise dans sa taille, toute sa personne offrait un heureux mélange de grâce et de dignité; elle avait naturellement cette démarche aisée, ce port noble et ce grand air dont les dames de la cour de Louis XIV devaient, par toute l'Europe, illustrer la majesté. Peut-être même pouvait-on lui reprocher la superbe assurance de ses manières, qui imposaient parfois plus qu'elles ne charmaient, et l'expression hautaine de son visage; mais elle savait à propos en tempérer l'orgueil par une élégance ineffable, une adorable coquetterie dont les grâces magiques prêtaient à son geste, à son regard, à son sourire, une irrésistible douceur. La chaleur du sang espagnol, qu'elle tenait de sa mère, se trahissait alors dans l'étincelle humide de ses yeux limpides et rayonnants, dans l'appel muet de ses lèvres pourprées, dans les mouvements onduleux de son corps souple, dans les caresses de sa voix toute pleine de sons purs et veloutés. Mme de Châteaufort se transformait comme une fée, et sous la grande dame brillait souvent l'enchanteresse. Elle savait à sa bouche, d'un galbe fier et dédaigneux, donner le suave contour d'un sourire ingénu; l'arc délié de ses sourcils se jouait sur l'ivoire d'un front délicat avec une charmante vivacité; la pâle transparence de ses joues, de son col, de ses épaules, où rampait un réseau de veines bleuâtres, s'illuminait parfois de teintes roses, comme rougissent les neiges sous un baiser du soleil. La divine statue s'animait sous l'éclair de la passion; et comme la déesse antique, elle apparaissait aux yeux charmés toute éblouissante de vie, de jeunesse et d'amour. Mme de Châteaufort passait pour une des femmes les plus influentes de la cour du jeune roi; son mari, gouverneur de l'une des provinces du midi de la France, la laissait complaisamment à Paris, où il pouvait tout espérer du crédit de sa femme. En retour de cette influence, M. de Châteaufort accordait à la duchesse, sa femme, une liberté dont elle usait pleinement. C'était entre eux comme une sorte de compromis tacite dont les clauses s'exécutaient loyalement. A lui les titres, les honneurs, les dignités; à elle le luxe, les plaisirs, l'indépendance. A l'époque dont nous parlons, ces sortes d'associations consacrées par le sacrement du mariage étaient tolérées, peut-être même autorisées par les moeurs, et personne ne songeait à médire de leurs conséquences. Ceux qui faisaient de la conduite de Mme de Châteaufort le sujet de leurs entretiens ne songeaient pas à la blâmer; les jeunes gens cultivaient sa connaissance dans l'espérance du profit qu'en pouvait tirer leur amour-propre, les autres pour le bénéfice de leur ambition. Au moment où Mme de Châteaufort rencontra Belle-Rose, le bruit de ses galanteries avec M. de Villebrais commençait à se répandre à la cour. Les raffinés s'en étonnaient et en cherchaient la cause; les vieux seigneurs, qui avaient guerroyé sous Mme de Chevreuse et Mme de Longueville, ne se tourmentaient pas pour si peu.